Les dames de Kimoto Sawako Ariyoshi

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Élégance et raffinement, tradition et émancipation, place du patriarcat dans la société japonaise et regard sur les différentes formes d’émancipations féminines, Les dames de Kimoto offre un regard acéré sur le Japon durant toute la première partie du XXème siècle. Avec une plume empathique, Sawako Ariyoshi portraiture plusieurs générations de femmes déchirées entre tradition et modernité dans roman délicat.

Le bandeau de l’éditeur, selon une détestable habitude, induit en erreur. Jamais vraiment compris à quoi il servait à part entraver la lecture (on en fait quoi de ce bout de papier qui ne tient jamais vraiment et qui fait un exécrable marque-page ?) après avoir suggéré des rapprochements douteux. Un journaliste a eu l’idée saugrenue de rapprocher Sawako Ariyoshi de Simone de Beauvoir. Cette tarte à la crème est-elle vraiment vendeuse en plus d’être parfaitement fausse ?

Un des grands plaisir de ce roman est ce familier dépaysement que produit la littérature japonaise. Il faut préserver, je crois, cette différence radicale. Si Les dames de Kimoto est féministe ce sera à la japonaise, comprendre avec cette dévotion pour des traditions et des rituels dont, ici, il ne nous reste que des vestiges dévitalisés. Peut-être est-ce d’ailleurs pour cela qu’une frange idiotement rétrograde nous en impose la nostalgie : comme s’il fallait ne pas croire au présent dans ces superstitions démonétisées pour vouloir imposer le retour de ces croyances. Je m’égare. Même si la digression reste la seule façon d’approcher son objet. Ariyoshi montre certes une longue évolution féminine mais sans sombrer ni aux sirènes de la reconstitution ni au vertige de la femme anachroniquement forte, libre.

Si Fumio avait voulu se donner la peine de considérer les concepts contre lesquels elle s’élevait au lieu de se révolter contre eux, elle aurait trouvé une réponse vibrante et vivante. Hanna voulait le faire sentir à sa fille qui refusait les traditions, sans chercher à découvrir pourquoi elles avaient résisté à l’usure du temps.

Une grande partie du roman japonais, partant de la société elle-même, me paraît obsédé par cette survivance de la tradition. Les dames de Kimoto jamais ne sombre dans la dénonciation ni le roman à thèse. Ariyoshi permet plutôt de renseigner le patriarcat dans sa forme la plus extrême. Une femme abandonnait (espérons que l’imparfait soit déjà de mise) sa famille pour assurer la prospérité et la reproduction de la famille de son mari. Toujours à hauteur de personnage, le roman illustre une société qui, au début du XX, semble vu d’ici quasi féodal. L’aîné masculin emporte tout, le puîné est contraint de former une branche collatérale. Toute la force de ce roman est de trouver des scènes pour illustrer cette tradition sans doute jamais autant ressenti qu’au moment de son basculement.

Façon sensible de nous proposer une discrète leçon d’Histoire. Ariyoshi évite la facilité narrative honteuse de placer ses personnages face à des moments-clés, de ces instants dits historiques que les protagonistes sont censés vivre, en direct, pour leur valeur d’événement. L’élégance de cette prose, oserais-je dire si japonaise dans la transparence de son raffinement, est de seulement suggérer ces transitions. Notamment par des filiations indirectes  qui font, in fine, de ce roman un récit d’émancipations peut-être justement en montrant les attachements rétrospectifs induits par tout changement. Hana sera élevé par sa grand-mère et portera les séquelles de cette éducation à la fois d’un autre siècle et tourné vers une forme d’avenir. Elle tentera d’imposer ces traditions, leur forme les plus ménagères à sa fille Fumio. Celle-ci ne manquera pas de s’y opposer de front, toujours avec les contradictions économiques de cette révolte. Tentant d’y deviner l’incarnation de l’impact de la première guerre et de l’ouverture à l’international durant ces années prétendument folles. Hanako, la fille de Fumio retrouvera un lien avec sa grand-mère, avec les traditions préservées comme un mythe inopérant durant la seconde guerre mondiale puis entretenue, après la défaite, comme une vaine nostalgie. Sans vraiment s’attarder, dans une succession parfois un peu rapide de l’Histoire, Les dames de Kimoto donne une très jolie vision de ce moment historique. Il faut comprendre cette expropriation, ce bouleversement radicale, pour entendre cette interrogation sur la tradition qui trouve, semble-t-il, une réponse dans une référence à T.S Eliot (si chère à Ôé Kenzaburo) quand il dit « maintenir la tradition c’est nécessairement renier tout ce qui a précédé comme le fera tout ce qui doit suivre. »  Peut-être est-ce exactement cela que propose Les dames de Kimoto  : un examen critique pour reprendre du passé ce qui résiste au reniement, continue à nous toucher dans son idiotie coupable mais aussi dans la chance de pouvoir s’en distancier.



Les dames de Kimoto (trad Yoko Sim, Anne-Marie Soulac, 320 pages, 7 euros 25)

4 commentaires sur « Les dames de Kimoto Sawako Ariyoshi »

  1. « on en fait quoi de ce bout de papier qui ne tient jamais vraiment et qui fait un exécrable marque-page ? » Ahaha, merci de le dire !

    Sinon, le contexte et le sujet me parlent complètement, ça pourrait me plaire je pense (surtout que pour quelqu’un qui a fait des études de japonais, je n’ai quasiment rien lu en littérature japonaise…), et puis tu donnes envie, comme toujours. 🙂

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      1. C’est clair que ça serait plus écolo… La question est : est-ce que ça influence vraiment les ventes s’il y a autre chose que « prix Goncourt » marqué dessus ?
        D’acc, je note, merci pour cette découverte !

        Aimé par 1 personne

  2. J’ai très envie de lire ce roman, merci pour ta chronique !
    J’avais lu et aimé Les années du crépuscule de la même autrice (réédité sous le titre Le crépuscule de Shigezo depuis, je crois)(je préfère le premier titre donc je suis un peu déçue mais bon).

    Le parallèle à Simone de Beauvoir ne me semble pas si tiré par les cheveux, dans la première édition il y avait une petite biographie de Sawako Ariyoshi qui, apparemment, l’admirait et la prenait comme modèle. Bon, ça n’empêche que je suis à 100 % pour l’abolition des bandeaux rouges !

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