Par-delà la pluie Victor Del Arbol

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Les revenants de la mémoire, les fantômes de l’oubli, les errances de la culpabilité, dans une prose à l’agencement précieux Victor del Árbol s’amuse de leurs subtiles similitudes. Par-delà la pluie joue sur les codes du polar, en suspens l’intrigue dans un patient dévoilement de l’intime, expose un épisode de l’histoire méconnue, et s’amuse des retournements et autres dénouements plus tragiques que rocambolesques.

Une tendresse particulière pour Victor del Árbol et pour ces romans noirs amples, à l’intrigue souvent complexes. Son dernier né fonctionne particulièrement bien. Sans que l’on sente le métier, que l’on voit les fiches préparatoires de renseignements factuels historiques, Par-delà la pluie nous porte telle une vieille rengaine. Un plaisir coupable de se laisser happer dans cette histoire dont, de prime abord, les ressorts paraissent gros comme une stratégie marchande. Avec un cynisme dont je ne veux aucunement me parer, on pourrait penser que l’auteur suit cette mode d’une comédie gériatrique après une étude de marché. Le cinéma ne l’oublie pas : son public se constitue, on peut le déplorer, en majorité de retraité. Autant alors leur donner ce qu’il demande.

On le craint sur quelques pages quand Victor del Árbol nous amène dans une maison de retraite ou nous décrit la démence progressive de Miguel. Depuis La veille de presque tout, del Árbol se joue des états-limites de la conscience surtout comme d’une façon d’incarner le retour du passé, après tout la composante la plus essentielle du roman noir. Par-delà la pluie se tend dans une simplicité admirablement maîtrisée. La démence de Miguel ne sert à aucun moment à livrer de brillants exercices de style. Nous ne sommes pas dans Confiteor de Jaume Cabré. On pense surtout à Mankell pour l’Alzheimer de Wallender et cette polarisation tragique vers Malmø.

Alors surviendrait la mort véritable, un silence plus obscure que l’obscurité. Et il resterait alors à renaître dans le monde des vivants.

Le vrai grand plaisir de ce roman (il appartient à ceux dont, sans action haletante, on s’impatiente de savoir la fin) tient en partie à la façon dont Victor del Árbol déjoue nos attentes. Par -delà la pluie multiplie les personnages dont la rencontre est à tout instant pressentie dans sa fatalité. L’argument de personnages paumés, malades, prend alors toute sa force : aucune fin rédemptrice à espérer. Rien qu’une très forte, pudique donc, tendresse, pour ces vies ordinaires et leur ratages dont la banalité aggrave la tristesse. L’auteur en efface parfois les aspects les plus prosaïques pour en rappeler la grave beauté. Miguel glisse vers la sénilité, il parle avec le fantôme de son père, relit les lettres du seul instant où il a déjoué les plans d’un destin de maîtrise dont les renoncements sont éclairés sans être ni justifiés ni expliqués. Et alors ? Helena picole et s’enferme dans le regret. À-t-on nous mêmes mieux à proposer ?

Nous ne pouvons passer nos journées à ramasser les miettes de nos échecs.

Le souvenir dessine alors une très belle obsession chez Victor del Árbol. Des morts mal enterrés (ceux de la Caida ce monument aux morts franquistes qui ne sera rien d’autre que le « souvenir fossile d’une folie ») et, dans un envahissant premier plan, une culpabilité circulaire. Les personnages communiquent entre eux, leurs blessures et autres malheureux amours, entre eux communiquent. Des coïncidences improbables que Par-delà la pluie sait faire passer. Question de rythme comme dans tout polar qui se respecte. On hausse, si j’ose dire, un sourcil devant cette hérédité duelle trahie dans des yeux vairons ; on sourcille (pardon) devant le fils de substitution. Rien qui n’entrave pour autant le plaisir de la lecture.

La « chronique des années détraquées » gagne de son sens par la ressemblance des trahisons. Une sorte de concession au polar qui, à nouveau, se passe sur un passé qui ne passe pas. La présence espagnole en Afrique du Nord et surtout la défaite des vainqueurs, leur volonté d’effacer la mémoire. La similitude la plus captivante mise à jour dans Par-delà la pluie : celle de nos silences ordinaires, les défaites et autre lâcheté dont – comme pour le souvenir – Victor delÁrbol refuse la résignation mais sait la difficulté à y échapper. Son roman ne prétend pas à autre chose et parvient sans ennui et avec empathie à une description du tragique prosaïque où sans secours s’écoule nos vies. Le polar sait nous confronter avec l’évidence, la platitude des révélations qu’il nous propose comme une sagesse sans frime mais, qui sait, viable. Nous continuerons sans doute à, tous, nous heurter à la brièveté de la vie, à l’incapacité à la vivre avant qu’il ne soit trop tard. Autant faire passer ce grave constat dans une intrigue dont le romanesque n’est jamais déplaisant.



Un grand merci aux éditions Actes Sud pour l’envoi de ce roman à paraître le 2 Janvier 19

Au-delà de la pluie (trad Claude Bleton, 447 pages, 23 euros)

6 commentaires sur « Par-delà la pluie Victor Del Arbol »

  1. Confiteor de Jaumé Cabre est un des plus beaux livres, un des plus bouleversants, que j’ai lu. Je ne vous suivrai donc absolument pas dans le « brillant exercice de style »…

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    1. Un immense livre sans le moindre doute. Avec une vraie virtuosité narrative qui n’enlève rien à sa valeur. Cabre goûte les défis formels, comme me semble-t-il, une partie de la littérature catalane. L’exercice de style, quand il fonctionne et se justifie par le propos comme c’est le cas dans Confiteor n’est pour moins en aucun cas un blâme.
      Très bonne journée à vous et merci de votre passage.

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      1. qqs mois plus tard – je viens de sortir de ce roman qui est désormais le 2e coup de cœur de cette année après les « Enténébrés » de S. Chiche…. Le côté « too much » de certains passages s’évanouit grâce au rythme polaristique…. Merci de m’avoir « incité » de lire ce formidable « voyage » !

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