Dans l’ombre du brasier Hervé Le Corre

le corre

Un polar puissant sur les espérances, l’effondrement de la croyance dans les mots, dans leur possibilité de remédier à un inacceptable ordre du monde, mais surtout les maigres chances de survie d’un espoir collectif. Hervé Le Corre revient au XIX ème siècle, retrouve certain personnage de L’homme aux lèvres de Saphir et déniche dans son évocation, toujours sensible, attaché au décor, à l’atmosphère et à sa langue, de la Commune les ingrédients du grand roman noir, populaire, brûlant d’une saine colère, qu’est indéniablement Dans l’ombre du brasier.

Se plonger dans un nouvel opus d’Hervé Le Corre, après le très âpre Prendre des loups pour des chiens, porte l’assurance de retrouver une écriture, un roman très finement écrit notamment grâce à un vrai appétit pour les truculences d’un argot auquel Le Corre donne tout le sens de sa glorieuse appellation de langue verte. Au sein de Dans l’ombre du brasier la pertinence de l’évocation historique, toujours occulté dans le mouvement implacable de la colère et de la tension narrative de cette histoire où s’entremêle personnage et intrigues parallèles, tient à cette attention au vocabulaire. Il m’a pourtant semblé que Le Corre effaçait quelque peu son travail d’orfèvre sur la langue. Moins visible, son écriture en devient plus frappante encore. On s’éloigne insensiblement du polar dont le romancier se sert surtout pour son appui tragique, pour sa colère sociale aussi.

Y a des riches et y a des pauvres, ce sera toujours comme ça, et les riches ils seront toujours plus forts que les pauvres parce qu’eux ils savent se serrer les coudes pour défendre leur bout de gras alors que le populo est bien trop con pour faire pareil. On finira par lui faire manger sa merde et en  y aura pas pour tout le monde, et les gens se battront pour en avoir un peu.

Dans l’ombre du brasier regorge de ce genre de constats, de ces prises de consciences éveillées par la Commune. De prime abord avouons avoir ce recours à ce quasi lieu-commun du polar. Vive la sociale qu’ils disaient. Lénine qui dansent dans la neige d’avoir tenu un jour de plus que l’indispensable insurrection parisienne. Un héritage, une éducation. Toujours au bord du néant, Dans l’ombre du brasier impose cette transmission d’un échec, la mémoire de ce qui est déjà pressenti comme une des plus sanglantes répressions. On le répète souvent : les Versaillais préféreront détruire Paris plutôt que de le laisser au peuple. Le Corre sait rendre cet enthousiasme émouvant, au moment où elle s’écroule, difficile de ne pas croire à la Commune. Impossible de n’être pas attendrie par le témoignage de bribes de vies, d’instants de bonheur remémorés, inaliénables. Fraternité de ceux qui vont se faire aligner contre le Mur. On échange un nom, l’espoir de ne pas disparaître, qu’il restera  de « ce qui pousse encore ces femmes et ces hommes à tenir encore la ligne quand tout commence à s’effondrer, quand ils n’espèrent même plus avoir la vie sauve. » Naïf peut-être mais revigorant surtout que Dans l’ombre du brasier y adjoint son contraste de noirceur, sa part de polar. Par le retour d’un tueur à l’ombre de Maldoror.

Il a l’impression parfois d’appartenir à un futur qu’il pressent fastueux et sauvage, plein de barbaries modernes et d’inhumain progrès. Tout changera sauf l’homme : veule, soumis, grossier, haineux, prompt à chasser en meute ou à fuir en troupeau.

Dans mes souvenirs, un peu confus il faut bien l’admettre, de L’homme aux lèvres saphir le décalque était un rien trop transparent et livrait alors à une violence certes parodique mais dont les excès m’avait embarrassé. Pauvre de moi. Lautréamont ici n’est qu’un pseudonyme. « Délires enténébrés, poésie noire composée dans des cryptes. Rêveries malsaines. Amours interdites. » Pujols, un prétexte, des images, un malin démon. On aurait presque pu s’en passer mais il rehausse l’art du portrait de Le Corre. Le polar, peut-être repose sur cette croyance, en tout cas sur cet admirable ressort dramatique, « Il se peut que nous n’en sortions pas vivants, mais au moins on aura fait ce qu’il fallait. »

Dans l’ombre du brasier, un grand roman populaire, ode au courage d’espérer du populo, sa fraternité gouailleuse, la beauté de ses désordres et un sens du sacrifice. Des éclats d’instants préservés, le bonheur au-delà de ce qui se brise et que l’on ne saurait nommer. « Non pas le courage, mais un élan. Une confiance dans l’avenir que le peuple voulait mettre en place. »



Un grand merci aux éditions Rivages pour l’envoi de ce grand roman

Dans l’ombre du brasier (496 pages, 22 euros 50)

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