Retour à Budapest Gregor Sander

9782374910802

Le passé comme il revient, les fantômes comme ils ressurgissent : quand on ne le souhaite pas, dans un pèlerinage inopérant dans un Est communiste mythifié. Retour à Budapest bascule d’une époque à l’autre et capte le lecteur par le récit de ses trahisons et autres fuites.

Il est des livres sur lesquels la parole paraît achopper. Durant toute la lecture de Retour à Budapest, j’ai pressenti cette difficulté avant de tourner autour. Facilité un peu trop chic de la fascination du silence : se taire en l’attente d’un éclairage aux allures de révélations sur ce rien de réserve sur ce roman d’une lecture à la fragmentation captivante. Situer son malaise, la seule réponse de l’écriture. Tentons ceci : Quidam est à mes yeux l’un des éditeurs les plus exigeants du moment, je goûte la façon dont il publie des livres où le langage se trouve mis en jeu tant la réalité qu’il attrape n’est jamais suffisante. Peut-être ai-je un peu trop attendu cet instant de basculement dans tout le roman de Gregor Sander qui, parfois, ne fait pas l’économie d’une certaine platitude. Surtout dans sa saisine du contemporain réduit, si je voulais être caricatural, à une désillusion, pour ne pas dire une crise de la quarantaine dont les déceptions sexuelles sont pointées avec une once de complaisance. Peut-être par certitude de ne moi-même pas tout à fait y échapper. Il faut cependant être le plus exact possible, Retour à Budapest se révèle un roman d’une lecture d’une déconcertante facilité. Peut-être suis-je le seul à ne pas goûter outre mesure la distance au personnage, l’éloignement de ces crises et le constat de ses enthousiasmes enfuis.

Parfois, j’aimerais retrouver ce sentiment, cette certitude dans ce que je fais.

Le contemporain craint, comment ne pas se cantonner dans ce constat ? Peut-être est-ce là tout l’enjeu de Retour à Budapest un roman bien mené qui ne perd à aucun instant de vue son histoire. Le quotidien d’un couple de quarantenaire n’a, qui sait, pas grand-chose de réjouissant. Gregor Sander sait se distancier de ces personnages, surtout de ceux masculins. Du Grand Leader doit venir nous voir à l’indispensable Kruso, il semble que l’effondrement de l’Ouest, la chute du communisme comme moment où enfin y croire, forme un point d’attraction de la littérature du moment. Par ce retour à Budaspet, Sander sait s’en moquer non gratuitement mais pour montrer ainsi un miroir à notre propre effondrement. De Peter Nadas à Lazlo Krasznahorkai, la littérature hongroise me paraît l’une des plus passionnantes d’Europe. On peut pourtant regretter qu’elle ne nous donne qu’une image (pas moins saisissante cependant) de l’horreur fascisante de la Hongrie maintenant. Au détour de quelques phrases, Retour à Budapest parvient, je crois, à évoquer ce contexte : omniprésence influence du Fidesz, indignation impuissante, une résistance pas si passive de la population. Une forme d’art miniature aussi qui n’est pas sans rappeler celui, refuge, recrée par Claire Messud dans La femme d’en haut.

Un peuple se soulève pour pouvoir aller au supermarché. C’est tout ce que ça a été.

À travers une nostalgie sinon interdite du moins confisquée, le passé devient l’objet pluriel reflété dans Retour à Budapest. Nous ne dirons bien sûr rien ici des amitiés trahies, des amours fuies qui tiennent si admirablement cette intrigue qui multiplie les passages vers le présent. Astrid est traînée par Paul à Budapest pour qu’elle lui dévoile un visage de son passé derrière le Mur. Le retour des fantômes devient l’occasion d’incarner les souvenirs d’Assi, de Julius, son éphémère amant, mais aussi de Paul et des femmes qu’il a fait fuir : ils prennent à la lettre chair. La contestation artistique en RDA, le Service Militaire, enthousiasmes juvéniles et amours effleurées. Au centre le personnage fuyant et obstinément extérieur de Julius se dote de la beauté du regret. C’est précisément cet attachement au passé qui dote de substance tous les personnages de Retour à Budapest. Même si cela fonctionne admirablement, ce retour au passé paraît parfois mécanique. Soulignons néanmoins la virtuosité de ces passages sans transitions mais dans lesquels on ne s’égare jamais.

Ce n’est pas exactement cela : pour mon plus grand agacement, je ne rends compte ici que de ma lecture faussée. Il m’a en effet semblé que cet excès de précision allait conduire à un effondrement de toutes piècesContradictoire d’être contrarié par la profondeur et la véracité des personnages, non ? La langue de Sander est chirurgicale, sa blancheur peut paraître de la pâleur serait-ce l’efficacité de ses descriptions, les œufs dans les cheveux, les possibilités de l’exil à l’ouest, les stations fantômes d’un métro entre deux blocs irréconciliables. Pourquoi ne pas conclure ainsi : un vrai plaisir de lecture, tant mieux si on n’en a rien à dire.



Merci à Quidam éditeur pour cet envoi

Retour à Budapest (trad : Nicolas Thiers, 249 pages, 20 euros)

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