Olga Bernard Schlink

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En de brefs chapitres, autant d’aperçus d’une vie, Olga dresse moins le portrait d’une femme héroïque, dont les zones d’ombres seront révélées dans de jolis retournements, que la continuité d’une aspiration allemande à la grandeur comprise ici comme une avidité de néant. Dans une prose à la sécheresse sensuelle, Bernhard Schlink promène son lecteur entre désir d’aventure, dur désir de durer dans l’immobilité et sa prétendue normalité mais surtout dans une Histoire allemande dont il excelle à rendre les prémisses comme les conséquences intimes.

Sans rien en révéler, il faut dire qu’Olga repose sur un dispositif narratif aux basculements redoutables quoique, sans doute, prévisibles. Leur esprit seul importe tant il impose sa nécessité : l’Histoire exige toujours un autre point de vue, ses correctifs sont une de ces douleurs qui donnent de la matière au deuil et autres disparitions dont Schlink fait le terreau des existences dont il sait saisir l’ordinaire.

C’était aussi le deuil des vies non vécues des jeunes hommes morts à la guerre, et de la vie qu’Herbert et elle n’auraient jamais. Pour la première fois, tout était réel : la perte, l’adieu, la douleur, le deuil.

C’est à mon sens le plus captivant de ce roman parfaitement calibré, avec un très sûr sens du rythme (chapitres très courts et tenus, changement de point de vue au moindre soupçon de lassitude) tient à cette appréhension du vide de toute existence captée du dehors. Une capture néanmoins pleine d’ellipses, lapidaire comme une statue de Bismarck incarnant toute la dangereuse inutilité des rêves de grandeur dans lesquels s’est enfermé l’Allemagne du XX ème siècle. Avec une très grande tenue stylistique, la première partie se présente dans une insituable étrangeté. On ne parvient à saisir qui raconte les faits saillants de l’amour contrarié, parfait ou presque dans ses distances, entre Olga et Herbert. Une affaire entendue : l’amour rencontre de prétendument insurmontables obstacles sociaux. Herbert est un enfant riche, Olga orpheline deviendra institutrice. Le ton enlevé de cette première partie fonctionne alors à merveille : Schlink isole les enchantements enfantins (« les jeux des enfants étaient moins un plaisir qu’une préparation à la lutte pour la vie »), les émerveillements amoureux dont Olga pressent les silences (« elle sentait dans son envie, dans sa question, dans sa course incessante, un désespoir dont il était le seul à ne rien savoir encore. ») Afin de rendre le vide qui anime Herbert, Olga oscille face à l’opacité de ses personnages. Adolescent, Herbert ne cesse de courir, rien ne le retiendra.

L’Histoire n’est pas le passé tel qu’il fut réellement. C’est la forme que nous lui donnons.

Ne méconnaissons pas le plaisir de se plonger dans les charmes d’un imaginaire familier. Le roman, je crois, n’en aura jamais fini avec son soubassement nihiliste, un dialogue avec le vide et la philosophie qui le sous-tendent. Bernhard Schlink le fait avec une vraie tension romanesque. Certes, avec une once de mauvaise foi, on pourrait le croire en quête d’épisodes peu connus de l’Histoire allemande. Mais, sa distance au personnage permet d’animer la polyphonie avec laquelle il aborde la guerre contre les Herero, le ridicule achevé de la colonisation allemande. Déjà Olga reste seule avec son incompréhension. Le romancier souligne surtout le désir de se perdre, la fainéantise d’une lecture hâtive de Nietzsche et son culte d’un sur-homme égaré dans le désert africain. Finesse de la dénonciation quand Herbert n’est pas que détestable. Vertige de la disparition, intangible folie, il quête le passage du Nord-Est, le Nord comme autre nom du néant.

Le récit prend un autre visage, le tourment de la perte devient un récit pour enfant. Olga transmettra le récit des funestes aventures d’Herbert à deux enfants. Schlink s’arrange pour ainsi pressentir la douleur de la perte. Par une sorte d’artifice narratif très fonctionnel que je vous laisse découvrir (disons qu’il n’est pas si lointain de celui de Hôtel Waldheim de François Vallejo et du plaisir que prend le lecteur a être détrompé), Olga donne une très belle image dont la parole retient, préserve et protège. Une ode au silence et à son attente, une valorisation jamais superflue des gens ordinaires, de l’irréconciliable tristesse non de leur destin mais de la façon dont ils ont su composer avec la pérennité de leur perte. Le tout dans un roman admirablement construit, ne boudons pas la simplicité émouvante du plaisir de le lire.



Un grand merci aux éditions Gallimard pour l’envoi de ce roman.

Olga (trad : Bernard Lorthoraly, 267 pages, 19 euros)

 

 

 

 

 

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