Carnets Goliarda Sapienza

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Un livre lumineux tant, dans ses carnets, Goliarda Sapienza, sait rendre sensible la présence de ses vides, le poids des rencontres, , la lumière de Gaeta et les contre-jours romains, les déceptions éditoriales et la peine conséquente à écrire, la pauvreté, l’importance de son éducation et de sa « compulsion de répétition », un portrait acéré de l’intelligentsia italienne communiste non moins tranchant que ses réflexions sur la condition féminine. Ses carnets imposent une conscience qui, amicalement, vous accompagne.

Répétons-nous, nous le disions à propos du Journal d’un étranger à Paris de Curzio Malaparte, juger un journal place devant une contradiction insoluble : qui sommes-nous pour jauger une existence à la lueur des traces intermittentes laissées avec une conscience et une acceptation plus ou moins grande ? Au fond, cela reviendrait à parler contre soi, à dédire le dit selon la formule de Levinas. Cette affirmation paradoxale nous place au coeur des Carnets de Goliarda Sapienza : une de leur dynamique la plus essentielle est la réticence, amoureuse oserions-nous dire pour emprunter un vocable par lequel l’autrice approche un des souhaitables rapports au monde. Expliquons-nous : Angello Pellegrino, son compagnon pour l’aider à s’extraire du vide laissé à la fin de l’écriture de L’art de la joie lui offre un carnet. Invitation à tenir le journal dont il sera le principal récipiendaire. Il en opère d’ailleurs aujourd’hui une sélection. À écrire cette phrase on se sent, pour poursuivre sur la même vaine, à évoquer un regret un peu automatique : les coupures ne sont jamais signalées. Elles marquent néanmoins une complicité espérée vraie. Manière de partage de l’œuvre dont il est sans doute vain de vouloir déterminer l’exacte paternité. Notons d’ailleurs que Le Tripode évite au passage un des écueils de la publication d’écrits intimes. Son édition des carnets n’est pas encombré de notes, de présentations de chacun des personnages, de reconstitution de leur influence supposée dans la vie de l’autrice. Un certain flottement dans la lecture loin d’être désagréable. On ne saura rien, jamais, des présences qui ont hanté notre vie.

Tout cela est banal, mais comme toujours devant la vraie et complète banalité qui se répète, on reste impuissant et stupéfait, sinon terrorisé.

Sans incriminer une indécidable sélection donc, il se dégage de cette œuvre à part entière une émouvante et contradictoire continuité. Ces carnets, passage obligé du genre, s’achèvent sur cette appréhension du vide qui, au début, en intime la rédaction. « Dans un interrègne de distraction et de rêverie. (…) cet état de repos, d’attente et de sérénité que j’ai appelé interrègne. » Alors qu’il peine, en pleine Occupation, à mettre en branle La Règle du jeu, Leiris nomme cette incertitude quant à l’avenir « viduité »… Un immense et inconsolable vide préside à ces carnets d’attente et d’espoir. Souvent âpre, il ne sera jamais plaintif. La réticence mise par Goliarda Sapienza à tenir journal, faute de mieux et toujours avec la culpabilité de ne pas se lancer dans une écriture plus tenue, romanesque, l’épargne en partie au narcissisme, vertige de la parole autobiographique.

j’ai bien fait de voler, constamment, ma part de joie à tout et tous : événements, personnes, abondance ou manque d’argent… Et peut-être cette nostalgie n’était-elle que la plénitude de la sérénité dont je jouissais et que je savais être rare dans la vie de chacun d’entre nous.

Un des fils conducteurs de ce journal reste, malheureusement mais avec une courageuse obstination qui la rendrait presque admirable (un journal est-il autre chose, une longue plainte insensiblement, par répétition, transformé en force ou en appropriation désespérée de soi ?), le récit d’un effondrement que ces carnets reflètent toujours en tension avec, disons, la fin des utopies. Cette inscription collective transforme ce livre en carnets et offre le charme de réflexions comme inaboutie, échappant justement à cette cohérence dans laquelle Sapienza voit des stigmates du stalinisme finissant. De 1976 à 1993, elle témoigne inlassablement de l’effondrement du rêve communiste. Elle tente d’y voir la lucidité désespérée envers une illusion à laquelle jamais elle ne s’est laissé totalement prendre.

Tout est cancérigène, me dis-je, dans cette époque dépourvue de foi et d’idéologie : au fond le « rongeur-cancer » peut servir à remplir le trou laissé par les certitudes d’autrefois. On croyait par peur.

Une des raisons de continuer à lire des carnets est, je crois en dépit de la naïveté de cette pensée, de signaler la part d’intime dans tout rejet collectif ou comment la pensée s’élance toujours peu ou prou d’un ressentiment personnel. Sans se risquer à prétendre mieux comprendre sa vie, il faut aussi admettre que la place de son premier mari, n’est sans doute pas anodine dans cette détestation du totalitarisme, de la pensée unique dont Sapienza souligne, pour l’Italie, le fond de catholicisme. Là n’est peut-être pas le plus passionnant. Cette vision politique emporte le lecteur d’abord dans le portrait d’une certaine Italie, celle du passé de la famille Sapienza. Obsession pour l’omniprésence figure maternelle, sa liberté contestataire dans une Sicile corsetée. Une lutte précoce contre le fascisme dont ce journal sait montrer les douleurs et les deuils sa panique aussi de son retour (« cette tentative un peu dure, un peu douce, ne restera qu’une répétition générale par rapport au nazisme vers lequel l’Europe s’est mise en route. »). Les carnets comme témoignage d’une époque, dans leur partie politique, fonctionne admirablement chez Sapienza. Récit d’un déchirement, d’une dissension qui la mène à la dépression. Pour poursuivre un rapprochement avec Leiris, notons que ce désenchantement, intervient après un voyage en Chine.  Sa posture politique m’y semble s’incarner à merveille. Loin de tout engouement maoïste, l’autrice s’y rend hors de toute délégation et nous livre un carnet de voyage saturé d’impression, de captures sensibles de l’espace. Au retour, elle sait la comédie mondaine, théâtrale de ces positions politiques trop cohérentes. Elles portent pourtant une perception du monde qui animent beaucoup des captivantes notations de ces carnets. Il faut regarder au sol, dans les yeux des portefaix plutôt qu’aux cieux, dans l’abstraction.

leur démontrer qu’on peut vivre une vie différente, sans faire une marchandise de son œuvre et de ses idées.

L’autre effondrement qui sous-tend la pensée toujours fragmentaire, sur le vif et seulement à partir d’exemple, est celui du freudisme. À l’instar du communisme, Sapienza n’en dénie pas le bien-fondée, l’apport face à ses insurmontables difficultés psychiques (si le terme ne me semblait pas aussi hautain) juste une manière d’abus bourgeois. Autre hypothétique passage obligé du genre, les carnets se confrontent souvent à un modèle dont ils peinent ensuite à se départir. Pour Sapienza, il s’agirait de la compulsion de répétition. Une condamnation par elle prononcée d’imiter le dénuement de sa mère, sa pauvreté sans concession. Peut-être. Sans vraiment pouvoir me prononcer, parlons seulement du grand intérêt des réflexions, par-delà l’effondrement, du rôle de la femme, de la transmission par la mère de l’insécurité, d’une détestation féminine réciproque qui entérine le patriarcat. Une pensée qui va-et-viens, sans dogmatisme et qui élabore une vraie singularité.

Eh oui : désir d’aventure ou mieux, d’une aventure différente de l’aventure amoureuse dont malheureusement les filles continuent à croire qu’elle est la seule à laquelle la vie les destine.

La vraie singularité des Carnets apparaît pourtant d’emblée dans l’appétence de Goliarda Sapienza à la joie. Lumineuse capture d’instants de bonheurs dont seul le gauchissement d’un désespoir dont il est impossible de faire l’économie rend tout l’éblouissement. Contradictoires, les carnets le sont par leur polarité. Rome serait la ville du vide, d’un espace à combler et à inventer, à éprouver comme un « vide de vie » qui obligerait de sporadiques retours à Gaeta. Avec quel bonheur, en de très brèves notations, l’autrice sait en rendre lumière et saveur. Une vie en voyage, dans l’anecdote, que ce soit en prison, à Salonique ou dans un bistro sicilien, la prose de Sapienza touche à un fragile essentiel. Une forme de beauté.



Un grand merci au Tripode pour cet envoi

Carnets (trad : Nathalie Castagné, 461 pages, 25 euros)

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3 commentaires sur « Carnets Goliarda Sapienza »

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