Né d’aucune femme Franck Bouysse

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Magnifique récit de maternité, par cette plongée dans le silence des hommes, dans l’âme des mots, Franck Bouysse signe un roman envoûtant où la violence, sa souffrance est ses folies ouvrent aux rêves vides de l’homme, à la beauté de ses espoirs, à sa douloureuse survie. Dans une langue saturée de résonance et d’une vivante oralité, Né d’aucune femme incarne chacune de ces voix qui en alimente une très jolie construction ainsi qu’une profonde réflexion sur le temps.  À découvrir de toute urgence.

Par ce roman, que je ne saurais assez vous conseillez, je découvre la voix de Franck Bouysse. Un nom autour duquel je tourne sans oser mi aventure à cause de la fausse image que je m’en suis faite. Allez savoir pourquoi, je le réduisais par préjugé à l’introducteur en France du nature writing, grand espace et petitesse de l’homme. Il va vraiment falloir que je corrige cette fausse image tant Né d’aucune femme m’a révélé une voix. Rappelons cette évidence à la bêtise insurmontable : il faut entendre la singularité de la prose d’un écrivain pour qu’elle nous captive. Ici, elle sait se différencier pour nous rendre les pensées de chacun des personnages de ce drame sans pour autant effacer l’unité vocale de la conscience (sociale, politique, poétique) de l’auteur. Aux interstices du silence, aux confins de l’émotion, manière de se de se tenir au plus près des mots, de apparitions qu’ils suscitent.

Lorsque ma respiration s’accélère, puis se ralentit, je parviens à modifier le voyage des ombres mortifères sur le papier terni, et un visage inconnu m’apparaît, comme un rinceau sur une tombe.

Respiration du langage dans ce livre oppressant. La « grande affaire des mots », cette façon dont Rose parvient à « écrier » selon son très beau néologisme n’apporte pourtant aucune rédemption mais plutôt une fixation de l’instant « où tout aurait pu commencer si le moment qui avait suivi n’avait pas tout détruit. »  La beauté de ce roman, si elle est comme le définit Bouysse ce qui « ne s’empêche pas », « quelque chose que les hommes n’ont pas eu le choix de ne pas inventer pour lui vouloir du bien ou du mal » tient à la précision sensuelle et significative de chacune de ses évocations si visuelles. Avec un sens frappant du rythme, Né d’aucune femme entrecoupe les carnets de Rose du point de vue des protagonistes de cette histoire d’une rare violence, pour ne pas dire d’un maléfice emblématique. Façon, je crois d’échapper au misérabilisme, Bouysse évoque la condition paysanne avec la compassion indispensable pour lui faire rendre langue. Une question de climat dans ce roman souvent pas très éloigné du roman noir. Le récit de Rose lui s’apparente à un roman fantastique : une jeune fille aux mains du maître, perdue dans son domaine au milieu de la forêt. Inénarrables et insoutenables saloperies au nom de la reproduction sociale, pureté de la race et autres immondices. En regard, Né d’aucune femme place une impuissance masculine, sait faire entendre sa privation de langue. Les chapitres elliptiques, heurtés, consacrés au père ou à Edmond sont d’une grande délicatesse. Franck Bouysse ne se contente pas de mimer l’oralité de ses personnages, il leur offre une consistance. Peut-être par une variation sur la maternité.

Trois filles arrachées au néant, au motif qu’un homme et une femme se doivent de fabriquer un peu plus qu’eux-mêmes pour échapper au temps, sans penser ni même imaginer un seul instant les malheurs et le cadeau empoisonné que peut devenir une vie. Un cadeau pouvant se révéler bien pire que le néant préalable, qui n’est rien d’autre qu’une absence jamais considérée par les hommes, et pas plus par un dieu.

De la plus belle folie à la plus atroce, les visages de l’enfantement sont épuisés dans ce roman. Un traitement tout d’humanité, une certaine grandeur malgré tout dans ce désir de survie. Offrons-en aucun résumé tant ce roman tend au roman noir à l’intrigue parfaitement menée. Presque un polar, du moins si on considère comme tel Sanctuaire de Faulkner. L’enfantement apparaît alors en écho, à la lettre comme une projection dans le temps. Nous l’avons déjà dit : Né d’aucune femme cherche à fixer des instants, à envisager leur survie. Au fond d’une folie dans laquelle elle ne parvient à se réfugier, Rose croise son double éponyme (au sens où elle sera la porteuse de ses manuscrits), celle qui compte les secondes pour préserver celle avant le basculement infanticide. le passé n’aura rien à apprendre à Rose, il lui livre seulement la reconstitution d’instants presque heureux avant qu’il ne soit rattrapés par l’ironie du sort, qu’ils induisent d’étranges correspondances dont le tragique est loin d’être exclu.

Je m’endors toujours avec le même sifflement continu qu’au début je prenais pour du silence et qui n’est pas non plus du bruit. M’est avis que ce que j’entends c’est la respiration de l’âme en train de  trier le vécu pour fabriquer des souvenirs qu’on a jamais vécus, mais qu’on finit par admettre comme des vérités.

Des livres comme des rencontres, de celles où ce genre de phrases vous semble, pour paraphraser Éluard, signer votre vécu. Né d’aucune femme parvient parfaitement à rendre la pensée de Rose en s’emparant, vieille obsession, du vide qui en est l’essence. « Je me suis vu rêvant le rêve, comme si j’étais devenu le rêve lui-même, un rêve vide de rêve, une vide préférable à la vraie vie sur terre. » Le réel advient alors, dans son horreur dont Franck Bouysse ne nous occulte rien, une contamination de ce vide onirique. Sans jamais porter de date, la sourde colère de ce roman social s’empare alors de cette cauchemardesque irréalité pour donner un visage cru aux souffrances sans issues de chacun des personnages. Et toujours porté par une langue à la miroitante magnificence.



Un grand merci à La Manufacture de Livres pour l’envoi de ce roman à lire absolument

Né d’aucune femme (334 pages, 20 euros 90)

Si vous avez aimé cet article, n’hésitez pas à consulter mes propres nouvelles sur cette page.

 

 

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7 commentaires sur « Né d’aucune femme Franck Bouysse »

  1. Je suis ravie que vous ayez aimé ce livre. J’ai découvert et rencontré Franck Bouysse l’an dernier lors du festival des Ancres Noires au Havre. J’ai été bouleversée par « Glaise », puis j’ai lu les livres précédents; j’ai commandé celui-ci début janvier à la librairie et je vais le chercher ce soir… Je trouve l’écriture de cet auteur absolument magnifique.

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