Le Magicien Magdalena Parys

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Un super polar, aux portes du thriller, aux frontières du roman d’espionnage, mais avec une charge d’intime, un poids exact du souvenir. Magdalena Parys poursuit son exploration de l’effondrement du bloc de l’Est ici dans un Berlin contemporain dont, avec un certain humour, elle excelle à rendre les manipulations politiques et autres creux discours. Le magicien vous portera de la frontière bulgare à la Pologne et le tout dans une très belle intrigue.

Sans doute dirigé par quelque obscur inconscient, je me trouve à traiter de pas mal de roman où la découverte de l’Est se fait au prisme d’une nouvelle parole sur l’effondrement de l’URSS. Une question qui continue à m’intéresser et le décalage induit, disons, par cette nouvelle génération qui n’a connu que les dernières années. Un décalage, à mon sens, assez heureux quand il porte avec lui une question de langue et son corollaire d’exil. S’exprimer en allemand pour dire la fuite de la Russie pour Sasha Marianna Salzmann dans Hors de soi en anglais pour dire la lointaine Bulgarie dans Le grand leader doit venir nous voir ou la lointaine république tchèque pour Un astronaute en Bohême. Pas certain que cette hasardeuse accumulation vaille argument. Disons, pour revenir au Magicien que chez Magdalena Parys l’enquête policière, rondement menée dans une multiplication chorale des points de vue, sert à nouveau (après son très sympathique 188 mètres sous Berlinéclaire surtout un exil polonais dont elle sait nous donner une vraie saveur. Après tout, on se laisse je crois prendre au polar pour ce genre de dépaysement bénin.

Les temps avaient changé. Le prolétariat n’avait plus la côte.

Avec peut-être un tout petit moins d’aisance que l’admirable Retour à Budapestce poids du passé est ce qui dote de consistance les personnages très nombreux de ce roman. On parle, je crois, dans ces cas-là, de montages cinématographiques. Le magicien passe d’un personnage à l’autre avec une belle économie narrative, une tension de thriller pour ainsi dire. Sans tout à fait nous perdre, ce changement de point de vue permet d’égarer le lecteur dans cette histoire de disparation à la frontière bulgare dont la Stasi aurait été responsable et que les actuels dirigeants allemands couvrent encore. Dans un de ces jolies épigraphes de début de chapitre (Karl Kraus y côtoie Staline, que demande le peuple ?), Parys le précise à propos de Poutine : un bon dirigeant est forcément passé par les services secrets. Nous n’en dirons pas plus d’une intrigue dont il faut se délecter. Parlons seulement, comme dans Nourris un corbeau, il te crèvera les yeux au dénuement assez proche, de la place faite aux femmes au-delà des discours. Dagmara enquête sur un salaud ordinaire, un homme politique si je ne craignais le pléonasme qui se réclame du féminisme pendant qu’éclate l’affaire Strauss-Khan. Le magicien se sert, je crois, de ce biais pour interroger la récupération d’une certaine nostalgie soviétique très présente, dit-elle, dans les bleds paumés de l’Allemagne de l’Est. Un nouveau populisme. On se sentirait presque capable, sinon de l’excuser, du moins de tenter de le comprendre.

Il pensait alors que tout n’allait peut-être pas si mal, puisqu’il était là, dans la rue, en vie. Cette ville lui faisait le plus grand bien. Des souvenirs lointains lui remontaient en mémoire. Une joie enfantine. Qui avait même une odeur. Une odeur indéfinissable.

Il est des phrases, pour leur limpide évidence, qui suffirait à vous faire chérir un livre. Surtout quand elles capturent de maigres instants de contentement. Ridicules, peut-être. Outre le charme d’incarner Berlin, Le magicien parvient à créer un flic auquel on s’attache. Kowalski, au fond du trou après la mort de sa chienne, captive le lecteur dans ses apparitions que l’on souhaiterait plus nombreuses. Espérons qu’il reviendra dans ses relations compliquées (si efficaces d’un point de vue de l’intrigue rappelons-le) avec son patron le Bouledogue.



Un grand merci aux Éditions Agullo pour l’envoi de ce polar polonais parfait.

Le magicien (trad : Margot Carlier et Caroline Raska-Dewez, 498 pages, 23 euros)

Si vous avez aimé cet article, n’hésitez pas à consulter mes propres nouvelles sur cette page.

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3 commentaires sur « Le Magicien Magdalena Parys »

  1. Ton article est d’une réelle pertinence, comme à l’accoutumée. Tes propos me donnent vraiment envie de me procurer le livre, qui me faisait de l’œil depuis un petit moment déjà mais je craignais une plume complexe et peu accessible (notamment par son nombre de pages assez important). Je sais que les éditions Agullo sont très exigeantes quant à la qualité de l’écriture de leur romancier-e-s et j’ai toujours un peu peur de ne parvenir à rentrer dans les récits.

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