Phalène fantômes Michèle Forbes

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Délicatesse, précision, compassion, Phalène fantômes où les amours qui nous hantent, la réalité qu’il occulte ou révèle. Le premier roman de Michèle Forbes est une prouesse de capture de l’ordinaire, des histoires extraordinaires qui le compose. Dans une prose d’un lyrisme toujours contenu, Phalène fantôme nous restitue, à petites touches, le drame d’une femme et d’un pays, l’Irlande du Nord en 1969.

Les éditions de la Table Ronde ont eu la bonne idée de rééditer (dans une version poche à la jolie illustration de couverture avec, pour une fois, un bandeau qui se fond dans le décor) en même temps que le plus sombre mais tout aussi précis Édith & Oliver, le premier roman de Michèle Forbes. Lues dans un intervalle temporaire assez ramassé, ces deux œuvres montrent une continuité assez assurée pour ne pas s’imiter elle-même. J’en parlais à propos de Saltimbanques de François Pierreti chez qui je trouvais un très léger (avec une condescendance dégueulasse hélas) défaut d’assurance dans le regard.  Rien de tel, je trouve, dans ce premier roman de Michèle Forbes : déjà y brille toute la distanciation de son empathie, sa manière renseigner de brosser non tant des situations que des variations dans les états d’âmes. Insaisissable et indécidable intériorité dont Phalène fantômes « imprégn{é} de la mélancolie qu’engendre l’éphémère » étincelle dans une mise en histoire toujours accrochée à des objets aussi quotidiens que signifiant possiblement autre chose (un phoque, des navets ou une statuette).

J’aime les histoires comme ça, quand on ne sait pas d’où elles viennent. Elles font moins peurs. {…} Parce que si ça se trouve, en réalité, elles ne sont pas encore arrivées.

Édith & Oliver montrait je crois une autre forme de maîtrise, celle d’une écriture qui s’efface et se tend sur sa magie. Sensible dès son titre, la prose de Phalène fantôme déploie les ondes de ses sonorités dans de belles allitérations euphoniques. Remercions au passage le travail Anouk Neuhoff pour une traduction qui ne semble rien perdre de ce choix soigneux de chaque mot pour sa matérialité. Ghost Moth en version originale s’écoute telle une « caresse aussi légère qu’une prière chuchotée », une tension entre la forme et le fond, façon de donner consistance à un effleurement amoureux, cette « douce proximité ombreuse ».

Katherine n’a plus la même capacité, ni la même volonté, de faire le distinguo entre ce qui est réel, ce qui est un souvenir et ce qui est un simple souvenir : ne subsiste dès lors que l’anecdote ou presque.

Dans un entraînant balancement dans le temps (avant qu’il ne devienne une manière de ne pas évoquer frontalement le drame), on ne peut réduire Phalène fantômes à l’évocation d’un adultère passé. Plutôt, l’instant où se concentre le romanesque de nos vies, celui où l’on a crut que l’on aurait pu en infléchir la trajectoire, celui dont s’alimente la douloureuse irréalité de nos regrets. Une dialectique ordinaire, si bien mise en lumière par Richard Russo : ou comment nos existences jamais ne se réduise tout à fait à une résignation au réel. On pourrait croire que Phalène fantôme dessine une sorte d’apologie du bonheur conjugal, si la conscience de sa réalité n’intervenait pas trop tard. Au fond qu’y aurait-il d’honteux dans cette éloquence de l’ordinaire, dans cette grandeur donnée à nos drames souvent sans hauteur à, comme dans Édith & Oliver, « ce regard étincelant et éteint qu’ont les hommes ruinés ». Michèle Forbes parvient à en faire l’assise d’une esthétique de l’oscillation. Au-delà d’un réalisme très pragmatique, la réalité très concrète de chaque situation s’obstine à possiblement faire signe vers un indécidable autre chose. « Suspendue dans le froid frémissant de la mer » Katherine voit un phoque, l’incarnation de son vertige pour une noyade dont le roman nous révélera l’empreinte, son mari, Georges, ne verra rien, ses enfants seulement un caca qui flotte… Au cœur de ce roman, nous retrouvons cette même indécision au retour des fantômes. (Existe-t-il d’ailleurs d’autres centres sensibles ?). Les phalènes sont-elles le retour des âmes mortes ou de simples papillons de nuit. Michèle Forbes nous rappelle le peu de sens de trancher, l’aspect composite de la réalité pour ne pas dire contradictoire.

Les merveilles de discrétion de Phalène fantôme laisse alors apparaître l’arrière-fond tragique de ce roman. Une vraie douceur dans le rendu de la douceur dans le rendu de la douleur des perceptions enfantines. Le déclenchement de la lutte intestine qui déchirera l’Irlande apparaît sous l’œil des enfants, dans le poids des humiliations qu’il s’inflige. Sous ce regard enfantin, celui qui contre toute évidence comme dans Édith & Oliverr veut laisser persister la possibilité de la magie, la fin de Phalène fantôme irradie de lumineux dénis, d’ouverture malgré tout de l’avenir.



Un grand merci à La Table ronde pour l’envoi de ce roman

Phalène fantôme (trad : Anouk Neuhoff, 362 pages, 8 euros 90)

Si vous avez aimé cet article, n’hésitez pas à consulter mes propres nouvelles sur cette page.

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