Le chant de la mutilation Jason Hrivnak

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Étincelante et étouffante cette violente plongée dans le démonisme de la schizophrénie ouvre sur un livre-monde, un labyrinthe de variations de voix, de vérités toujours à déchiffrer. De Sade à Bataille en passant par Artaud, Le chant de la mutilation paraît d’abord miroir de nos excès. La prose hallucinée, précise et craquelant comme un cauchemar, de Jason Hrivnak, offre une épreuve de la réalité, outre la révélation de c réel inacceptable touché par la folie, ce grand romancier canadien met à jour les mécanismes et douleurs des récits où s’écoulent nos vies. Un très grand roman.

Disons d’abord le resserrement virtuose à l’oeuvre dans cette prose entêtante et révoltante. Une façon de saluer le travail musical, respiratoire pour ne pas dire chirurgicale de Claro, traducteur en charge de toutes les livres d’une démoniaque démesure de, entre autres, Jérusalem d’Alan Moore au Courtier en tabac de John Barth. Un effacement au service, je crois, du texte dont l’admirable traduction nous laisse écouter la voix à la fois singulière et, comme on dit, traçant son sillon. Une indéniable continuité mélodique avec La maison des épreuves, le premier roman de Jason Hrivnak par lequel j’ai eu le plaisir de découvrir les éditions de l’Ogre et leur écoute d’une confusion narrative contemporaine. Une ligne éditoriale à laquelle on ne peut, je pense, qu’être sensible : la prose doit y imposer un univers forclos, une sorte d’épreuve à la réalité jamais assurée. La maison des épreuves relatait (si un tel verbe peut résumer la pluralité des sens affleurant toujours chez Hrivnak) la série de cauchemar par lequel le personnage passait comme une ordalie, une intranquille conquête non de lui-même mais de la voix qui pourrait (aurait pu) le porter.

un amalgame de ses pires peurs, de ses cauchemars les plus vifs et de la psychose qui la gouverne.

La première étape de ce qui pourrait se comprendre comme un roman de formation (où lecteur et personnage se rejoindraient dans cette épreuve), consisterait alors dans l’aspect insoutenable des scènes dont, tel un démon, l’auteur nous impose l’écoute. Tortures variées, dispositifs de dépersonnalisation, tunnel d’abjection et descente dans le décervellement. Toujours alors cette interrogation intellectuelle : qu’est-ce qui en nous autorise cette fascination pour le Mal ? Jason Hrivnak révèle nos abîmes, le goût d’auto-mutilation qui se niche dans nos imaginaires tortures infligés à nos insupportables semblables. Le chant de la mutilation parle alors à notre intelligence par un jeu de référence (et l’image du labyrinthe présente dès la couverture n’est pas innocente tant ces références sont des miroirs en partie trompeurs). Impossible de ne pas penser à Sade à la lecture de ces tourments, de leur incarnation dans le « miracle minutieux » de cette incorporation à la « langue des chimères. » À l’instar du divin marquis qui finit par nous faire demander ce qui nous pousse à endurer une suite ininterrompue de gens qui s’enfilent, déchargent et philosophent, dans les plus inimaginables positions, Le chant de la mutilation s’amuse de la participation qu’il arrache au lecteur. Les images imposées sont « si sanglantes et d’un baroque si extraordinaire qu’il aurait pu les rejeter comme de simples fantasmes. » Mais Hrivnak leur loue une diabolique cohérence, un mensonge séduisant qui sait que « le délire se nourrit essentiellement de l’assentiment de ceux qui échouent à le rejeter. »

Tu es la vivante incarnation des mains baladeuses, du baiser du violeur, d’un désir si venimeux et narcissique que, même exhaussé, il se sent contrarié.

Miroir trompeur de la « voie senestre » dont il nous est donné non une image fascinante mais plutôt le heurt de la « joie suppliciante » à laquelle cette démonologie est censée nous confronter, une tension constante vers ce qui pourrait représenter (au sens premier de re-donner une présence) à une expérience intérieure. Puissant attrait disons intellectuel de ce livre, pour ses emprunts à la dépense telle que l’éprouvait Georges Bataille. Une sorte « d’excès scandaleux qui préside à tes jeux » comme le dit Hrivnak et qui nous interroge, pour paraphraser Bataille, sur ce lien indéfectible entre la littérature et le Mal. On sait la douleur jouissive qu’il tirait – disait-il et il est temps de souligner à quel point, comme dans le magnifique Dans la forêt du hameau de Hardt,  cette parole diabolique de la folie est double, déporter sur un autrui insituable (de longs paragraphes sont, ici aussi, ponctués par un « dis-je » intriguant) – de la contemplation d’un torturé chinois éviscéré. Manière pour Bataille, dans des paradoxes toujours un peu difficile à comprendre et plus encore de réellement éprouver, d’être plus qu’un homme dans un monde d’homme, de faire advenir selon une de ses formules les plus connues et les plus hermétiques le réel qui serait l’impossible. Le plus étrange dans Le chant de la mutilation est la fascination qu’il opère dans son sous-texte savant et cryptée comme serait censée l’être toute parole ésotérique. Pour Hrivnak, dans ce livre hautement intellectuel, cependant la démonologie, cette voie senestre, n’est qu’un discours de plus, à la lettre un gauchissement de la réalité dans sa tension vers le sens, la lutte contre la déréliction qui est un symptôme de nos cités contemporaines dont Le chant de la mutilation, dans ses gares de triages, nous donne un visage inquiétant. Ce grand roman l’est dès lors par son jeu sur l’interprétation qu’il offre pour mieux y résister. On sait la puérilité bonne enfant du satanisme, son jeu sur les rituels et les protections. Le chant de la mutilation en fait une langue hermétique, des acrostiches aux capacités de dénomination insuffisante. La trame narrative pourrait alors se réduire à cela : Thomas subit les différents niveaux d’initiation infligés par DINN, démon tutélaire, officier supérieur des enfers, sens capital qui échappe tant son nom (légion nécessairement) pourrait se décomposer ainsi (quid en V.O ?) : DIESEL IRE NUÉE NUÉE. Une série de mots majuscule troue ainsi le texte, cette parole du démon qui emprunte différente forme de discours pour décrire la déchéance supposée de Thomas ou se reconnaît surtout la sienne propre. La maison des épreuves, dans mes souvenirs du saisissement procurée par cette lecture, opérait de la même façon : avant que le délire, l’interprétation trop intellectuelle, ne l’emporte, l’extrémité dernière à laquelle parvient la prose de Hrivnak servait de révélateur à un quotidien plus reconnaissable, sympathique, voire  habitée par un forme de morale.

Même les membres les plus équilibrés de leur tribu sont disposés à tolérer l’incohérence absolue quand ils cherchent la confirmation de leur propre singularité illusoire.

On pourrait aussi souligner le travail sur la dépersonnalisation, le roman comme épreuve d’un hors-de-soi, frontières estompées du narcissisme qui alors révèle un visage profondément sien, hors des particularités anecdotiques. Savoir aller trop loin dans l’interprétation. Passons. Il paraît, je le soulignais à propos de Chaos de Mathieu Brousseau que l’on a les complexes de sa culture. Mettre en parole la folie (fut-ce celle à la Antonin Artaud qui dévisage l’homme comme une « race fécale» ) me paraît toujours embarrassant. Crainte sans doute de ce que de moi-même je pourrais y reconnaître. Le chant de la mutilation décrit aussi le glissement dans la démence, son isolement, sa paranoïa mais aussi, à la Deleuze, la pertinence d’un regard sur une société qui la rejette. « La médiocrité qui pesait comme un cénotaphe sur tes espoirs et tes aspirations. » On pourrait parler de ce livre admirable et difficile comme d’un roman d’initiation, regard sans concession sur nos banalités et nos acceptations. On appellera ça, si nous pouvions davantage nous en moquer, passage à l’âge adulte, espoir de celui d’homme. Il faut alors parler du climat qui apparaît alors par opacité : toute une Amérique du Nord contemporaine qui surgit. Les études abandonnées, les prêts étudiants, les amitiés qui s’éloigne, les premiers amours dont on ne se remet pas. La contre-culture plutôt que cet american way of life. Penser alors à Ben Marcus qui, dans L’alphabet de flammes montre la maladie du langage mais surtout sa contamination dans la famille. On regarde, interdit, la façon dont Jason Hrivnak rappelle que la « l’institution de la famille est une fabrique de violence. » Le chant de la mutilation imite alors les archétypes quasi psychanalytiques du conte de fée, marâtres et demi-sœur, la crainte du féminin, la panique de la maternité. Toujours en rappelant que « les démons sont des agents de vérité », des révélateurs de nos aveuglements, des emballements fantastique de voix trop cohérente pour n’être pas artificielles comme si la fausseté ne se décidait pas mais s’acceptait. Une fois refermé ce roman décisif, à vous d’affronter vos démons quand « seul le cauchemar peut te montrer le chemin. »



Un grand merci aux éditions de l’Ogre pour ce roman diabolique

Le chant de la mutilation (trad : Claro, 264 pages, 22 euros)

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