Le cri de l’aurore Hoai Huong Nguyen

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Élégie amoureuse de l’emprisonnement, convocation par correspondance de l’absence, précision et simplicité des émotions et de leurs sensations ainsi retranscrites. Sous ses allures de conte, temps effacé et pays imaginaire, Hoai Huong Nguyen navigue dans un merveilleux épistolaire où l’absence capture l’inchangé.

Cliché éculé, la critique consisterait à salir la beauté, se gausser de sa naïveté, moquer son enthousiasme aux prévisibles dysphories. Comme qui chantait il n’y a pas d’amour heureux. Avec une simplicité contenue, concertée pour ainsi dire, Le cri de l’Aurore vient contredire ce poème célèbre d’Aragon par sa référence tutélaire à Hugo. Qui acceptera le plaisir de lire une jolie histoire d’amour ?

On dit que les mots s’usent d’être utilisés, mais je crois que c’est en les reprenant sans cesse, en les travaillant sans cesse qu’on parvient – à force d’humilité – à en tirer une simplicité première qui ouvre la voie à une vérité nouvelle.

Peut-être est-il un piège dans la modernité poétique (dans son sens le plus large et dont l’exigence, je crois, ne doit pas nous abandonner) à s’enfermer dans la novation formelle, dans la nouveauté thématique. Redire les mêmes histoires, celles qui nous rassemblent près du feu, dissipent qui sait notre peur première de la nuit. Leur trouver une acuité nouvelle précisément hors de toute actualité. Avouons n’avoir guère été convaincu par les poèmes qui resserrent l’expression de cette fort improbable correspondance entre Isey et Thanh. Pas certain d’ailleurs que l’on puisse les qualifier de haïku tant cette forme, aux syllabes strictement comptées, me paraît exploré un rapport primordial avec le passage des saisons, la retenue d’une dissipation temporelle. Les poèmes, essentiellement de Thanh, sont d’une naïveté primale, évidente, un peu idiote comme seul l’amour peut l’être. Le plus réussi de ce roman serait alors sa façon d’imposer un langage qui suffise comme vérité et qui impose toute sa virtualité d’une présence différenciée. L’érotisme, le vrai, celui qui ne se confond pas avec la pornographie mais propose un miroir fascinant et terrifié à (un) corps perdu, tient à cette réalité de la dissipation. Dans Seule la nuit tombe dans ses bras Philippe Annocque en donnait un visage contemporain ; Hoai Huong Nguyen en donne une ombre sans temporalité. On pourrait d’ailleurs, dans un premier temps seulement, regretté, que ce roman épistolaire ne ménage pas davantage d’ellipses en datant ses différentes lettres, en laissant le silence entre elles constitués l’essentiel de l’intrigue.

Les traits et les couleurs, tout ressemble et diffère à la fois. Je sens que je m’efface sous les mots et que je disparais.

Le cri de l’aurore retient alors l’attention par sa discrète mise en abyme du pouvoir de représentation. Que peut-on communiquer de l’enfermement, quelle image de soi les mots transmettent et dissipent ? Au-delà d’un contexte politique réduit à un prétexte (ce qui n’ôte rien à sa dénonciation ou à son interrogation sur la place des femmes), Hoai Huong Nguyen met alors en scène nos croyances obstinées, contre toute évidence, à l’immuable. Le récit par correspondance sert d’illustration à nos distanciations, tous les personnages évoluent dans une représentation de leurs correspondants. Que survit-il de l’amour non seulement de Isey pour Thanh mais aussi celui discrètement homosexuel de Nam pour Kim ? L’amitié et l’affection procèdent-elles toujours d’un enthousiasme premier, juvénile, qui survit par fidélité à une image préconçue ? Le cri de l’aurore n’apporte pas de réponse, maintient juste ouverte une possibilité. Qui aurait décidé que la littérature ne pouvait pas chanter l’exaltation ? Hoai Huong Nguyen nous aide à la retrouver un instant dans son roman ciselé comme un objet perdu que la littérature s’acharne à évoquer.

Il faudrait aussi toucher un mot de ce sentiment de décalage et d’étrangeté de ce roman obstinément ancré dans le merveilleux non tant dans l’évocation du pays imaginaire de An Linh qui servirait de « voyage à travers l’illusion, à la recherche de quelque chose de précieux : une ombre claire, le tintement de clochettes d’un temple déjà disparu, qu’on pourrait appeler la simple sensation du vrai » mais, je pense, dans cette distanciation à la langue elle-même. Sans rien y connaître, on pourrait dire : un roman très vietnamien d’être écrit en français comme si la capture des intuitions venait des résistances de la langue, de la manière dont Hoai Huong Nguyen sait en saisir la simplicité confondante.



Un grand merci aux éditions Viviane Hamy pour l’envoi de ce roman

Le cri de l’aurore (238 pages, 18 euros)

Si vous avez aimé cet article, n’hésitez pas à consulter mes nouvelles sur cette page.

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