Terminus Berlin Edgar Hilsenrath

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En finir avec le récit de la Shoah. Dans une prose à l’ironie aussi alerte que l’understatement qui en soutient douleurs et comiques, Edgar Hilsenrath clôt son œuvre sur un roman des possibles, des projections. Au-delà du portrait décentré de l’auteur dans son milieu, de l’écrivain dans ses frustrations et autres imaginaires compensations, Terminus Berlin s’avère une satire acerbe de l’Allemagne et de sa mauvaise conscience, des résurgences jamais lointaines.

Il faut d’emblée le préciser, j’entame mon approche de l’œuvre d’Hilsenrath. De ses précédents livres, avouons sans fausse honte ne connaître que la forte identité graphique donnée par ses couvertures aux dessins de Henning Wagenbrath si immédiatement reconnaissable. Pour donner le ton, sachez qu’il va me falloir combler mon ignorance au plus vite tant la voix de Hilsenrath laisse entendre son audible singularité. Tendresse de la provocation, inquiétude politique sous un humour volontiers farcesque, hantise du témoignage sous un jeu de variation, de déni et de retour, patient décentrement de soi par l’appropriation des obsessions de son héros sans doute si proche et si loin de l’auteur.

Je crois que les nazis m’ont refusé le droit à l’existence parce que j’étais juif. En Amérique, le droit à l’existence m’a été refusé parce que je n’avais pas de succès.

On ne peut pas dire que Lesche et l’Allemagne deviendra une façon de reconquérir un droit à l’existence dont, sous un humour qui s’amuse avant tout de son pessimisme, Terminus Berlin ausculte malgré tout la possibilité. Ce bref livre, lapidaire comme seule sait l’être ce que je m’hasarderais à nommer une concentration vécue, pourrait d’abord se comprendre comme le récit d’un décentrement. Heimatlos on aurait pu dire si on savait causer allemand. Hilsenrath sait en faire un acharnement malheureux : risible et compréhensible. Lesche, son impossible alter-ego, revient en Allemagne pour avoir un contact avec sa langue maternelle, la seule dans laquelle il puisse écrire, la seule peut-être à pouvoir penser le génocide. On peut aussi y lire, en acceptant alors de ne plus vraiment parler de l’auteur, une manière de reconduire l’incompréhension. Comme le lui dit son pseudo-éditeur : « cet understatement est aussi peu allemand que ton passé. » Elliptique, Terminus Berlin appelle en effet à une compréhension à demi-mots. Disons-le plutôt inscrit dans une tradition juive new-yorkaise. On pense à Philip Roth pour cette manière de moquer les pulsions primaires de son héros et surtout d’en mettre à jour les mécanismes comme autant de projection.

Le roman s’ouvre ainsi sur cette demi-clé de lecture (understatement s’entend aussi pour moi comme une façon de se gausser de mésinterprétations, vautrons-nous y gaiement) : « Tu parles d’une vie, désir et frustration. »  À ce titre Lesche est le premier homme sans qualité venu. Fréquentation assidue des putes, empathie distanciée pour le minable et le sordide dans lequel (quand il en est sortie) il se vautre par curiosité quasi ethnographique, les cafétérias américaines de ce qu’il nomme – imparable saillie – le quatrième Reich. Lesche y retourne, prend un travail pour quelques jours, à l’image de Berlin, Hilsenrah excelle à capturer l’ambiance en deux phrases, avec une ironie trop vacharde pour ne pas paraître d’une insurmontable pertinence. Un seul exemple : « On dit que la police n’y voit pas de l’œil gauche. » Manière d’évoquer (ça vous rappelle rien ?) le peu d’empressement policier à réprimer les résurgences néo-nazis.

Osons pourtant encore une autre approximation. Le charme de Terminus Berlin intervient alors aussi dans son aspect allemand. Disons une froideur dans l’examen d’un pessimisme que pas grand-chose ne retient désormais. Une vraie mélancolie se dégage de ce livre terminal. Façon, qui sait, de ne pas s’appesantir sur l’impossibilité de continuer à écrire, une certaine lassitude, allez savoir, à revenir sur les mêmes souvenirs qui pourtant reviennent intacts, avec une incandescence sans fard. Ou plutôt ce serait la mélancolie des possibles épuisés ici par Hilsenrath. Mais toujours comme une manière très habile de se centrer sur son sujet. De s’amuser sans doute à tromper son auteur. Facile de penser que l’auteur finissant recycle ses articles, les livre tels quels pour tirer à la ligne. Peut-être y a t-il aussi de cela dans la manière dont Terminus Berlin témoigne de l’impuissance créatrice. Mais sans jamais si résigner. Feindre de répondre à une enquête pour détourner le propos, préciser ainsi, je le pense, le projet du livre : non pas répondre à ce en quoi je crois mais bien ce en quoi je voudrais croire. Que reste-t-il derrière un indispensable pessimiste ? Une défiance pour les doctrines, pour toutes croyances aveugles.

Terminus Berlin se lit alors aussi comme un roman potentiel : ce que j’aurais aimé qu’il arrive à l’épreuve de la réalité. Les scènes de vengeance, surtout dans leur chute, projeter par Lesche sont hilarantes et servent aussi de contre-poids à son accusation de l’Allemagne dans son ensemble. Il faudrait faire l’histoire des livres que l’on a pas écrit. Il en sortirait alors des projets aussi passionnants, renseignés et se suffisant presque à lui-même, sur le génocide arménien qu’entreprend d’écrire Lesche. Le roman malgré tout…



Un grand merci au Tripode pour cet envoi.

Terminus Berlin (trad Chantal Philippe, 222 pages, 19 euros)

 

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2 commentaires sur « Terminus Berlin Edgar Hilsenrath »

  1. A lire, donc.. ayant lu plusieurs titres de cet auteur, je dois avouer un plaisir très inégal, du pénible Orgasme à Moscou au génial Nuit.. et du coup, je ne sais jamais ce que je vais trouver quand j’entame un de ses romans. Mais je ne peux toutefois pas m’empêcher d’y retourner, parce que oui, il y a un « ton Hilsenrath », un humour cruel (à la question peut-on rire de tout ? il répond allègrement, au travers de ses œuvres, oui !) qui me fascine..

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