Willnot James Sallis

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Que c’est bon, putain ! James Sallis a son meilleur dans un roman sec et métaphysique, intime et empathique, d’une intelligence trop concertée pour ne pas s’exprimer simplement, dans des scènes limpides et frappantes. Willnot, lieu libertaire idéal, interroge sur ce qui fait communauté, notre inscription dans une histoire commune, les errances et les regrets d’une humanité saisie sur le vif.

Sans grande originalité de ma part, je tiens James Sallis pour l’un des auteurs de polars les plus décisifs. Longtemps, son nom a circulé tel un sésame, ses romans brefs n’étaient pas si facile à se procurer. Une récompense pour virée chez les bouquinistes. Heureusement pour celui alors connu comme le traducteur américain de Queneau, le succès vint avec l’adaptation cinématographique de Drive. Un malentendu pour moi tant ce roman, simple et lapidaire comme une excuse pour contempler la diversité du monde, ne me paraît pas le meilleur de Sallis. Pas loin d’être une déception, une tromperie sur la marchandise tant il m’a semblé que l’on y avait omis l’arrière-plan philosophique à la base de tous ces romans. Pas si loin de William Mc Illvaney, les intrigues pour JamesSallis sont un prétexte pour mettre à nos douleurs et nos regrets, nos façons de nous élever d’un rien de nos pulsions, cette façon  dont « chacun de nous poursuivait, à sa façon, sa quête de l’invincible été de Camus » Peut-être plus que jamais, les séquences de Sallis, pleine d’ellipses servent à dire l’écoulement de nos vies, les panneaux de déviation installés trop tard par la vie : « Des miracles se produisirent à la lisière de nos jours, des désirs restèrent endormis dans nos coeurs. » Écoutez l’équilibre jazzy de cette phrase, de cette attitude face à la vie qui transparaît dans chaque phrase de Sallis.

Je n’avais aucun conseil à lui donner, aucun lieu commun à lui servir, juste une empathie et une compréhension que rien n’exprimait mieux que le silence.

Cette formule pose, je crois, une éthique du polar. Lamar, médecin compréhensif et contemplatif, tente rayer de son vocabulaire toutes formules promettant que la situation va s’arranger, il omet aussi conseil d’hygiène et réprobation morale. Un superbe toubib qui contemple toutes les strates de la population. À l’image de Dr Fox de Peter Siegelman, ce métier sert de prétexte à la tentation sociologique du polar. Chez Sallis, les portraits sont déchirants, autant de possibilité d’intervention manquante, autant d’exposition d’un mécanisme de soin pour repousser la mort. On passe d’un cas à l’autre, on s’attache et, émotion tenu en bribe, Willnot parvient à nous communiquer toute l’humanité de cette galerie de personnage. Des animaux errants que le compagnon de Lamar recueille, des chats qui vomissent dès que les violons deviennent envahissants.

S’il nous manque quelque chose ? Sans aucun doute. Mais c’est pour ça qu’on lit, non ? Pour ça qu’on tisse un lien avec les autres ? Ça nous permet de nous faire une idée des vies qu’on ne peut pas vivre.

Je parlais du fond métaphysique des livres de Sallis. Ça peut faire peur mais c’est jouissif. Constat sec, désabusé et au fond romantique dont jamais ne se départit le pessimisme attendri du polar. Le centre de Willnot est le lien que l’on peut établir avec les autres, celui qu’il faudrait, selon Updike cité par Sallis, ne pas renoncer à tenter d’établir malgré la fausse transparence des aquariums où tous nous enfermons. Intelligence redoutable de ce roman tant il parvient à tracer, sans prétention et en gardant rythme et ligne mélodique, une histoire des États-Unis. Ou plutôt une histoire de ces communautés utopiques qui en informent les contre-jours. De 4,3,2,1 de Paul Auster à Angle d’équilibre de Wallace Stegner, le roman américain porte la nécessité de conserver vivante la mémoire de cette autre terre promise poursuivie par nos amis états-uniens. Willnot, contrée imaginaire faite d’un devenir et d’un héritage comme semble indiquer son nom plein de refus et de repli, forme une communauté plus libertarienne que libertaire. Un lieu parfait à l’écart du monde. On laisse au lecteur le plaisir de deviner, l’Jérusalemessentiel du dénouement spéculatif de l’intrigue y gît, le crime qui, comme toutes sociétés, à fonder cette communauté. Willnot ou la sympathie pour la marginalité, la vie dans les bois ou le seul mythe fondateur des States, ou l’espoir d’un gamin un peu trop intelligent pour son âge.

Avec cette ironie compréhensive mais qui n’entretient pas de faux espoir, James Sallis envisage aussi  l’héritage de ce sentiment d’appartenance à une contre-culture qui maintenait la possibilité d’une autre communauté. Outre la description renseignée et sensible de la pratique médicale, un des grands intérêts de Willnot est la description de la communauté des auteurs de Science-Fiction. Avoir d’ailleurs appris à cette occasion que Sallis à commencer, au côté de Moorcock , excusez du peu, dans cet univers qui tentait de décrire un autre univers. Comment ne pas penser alors à Jérusalem d’Alan Moore Avec une belle intelligence, il le décrit comme un héritage paternel que Lamar redécouvre. Autant de très belles histoires esquissées, autant de traces d’une philosophie du doute et du refus du réalisme qui aurait caractérisé tous ces auteurs dont Sallis parvient à revivifier la présence populaire, industrieuse et un peu dingue. Nécessaire, « donnant, phrase après phrase, des coups de bec au désordre du monde. »

S’il fallait encore des raisons pour lire ce livre qui cite Canetti et Wittgestein comme des assises sans frime de son propos, il faudrait avancer ses excursions dans une empathie fantastique. Son regard d’outre-tombe devient ainsi ce qui fait communauté : Lamar, après un coma enfantin éprouve de temps à autre l’impression de se fondre dans le ressenti d’autrui. Outre que Sallis en fait une façon de résolution de l’intrigue, on peut y voir une mise en abyme de ce que devrait être le roman : une manière d’animer la vie de ces personnages comme si on en ressentait erreur et miracle. Avec la panique bien sûr de ne pas nous y retrouver. Mais, médecin, Lamar sait se moquer de ces interprétations : « Huit ans d’étude, et je me retrouvais à regarder de la merde dans un tube de bonbons. Il n’aurait pas fallu forcer beaucoup pour en tirer une métaphore. »



Un immense merci aux éditions Rivages pour l’envoi de ce livre à lire absolument.

Willnot (trad : Hubert Téznas, 220 pages, 19 euros)

 

Si vous avez aimé cet article, n’hésitez pas à consulter mes nouvelles sur cette page.

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5 commentaires sur « Willnot James Sallis »

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