Solidarité insulaire 2

L’épreuve insulaire continue…

Sa voisine, pour se servir elle-même probablement, lui économise l’embarras d’une réponse en lui tendant, avec un naturel confondant, sa fiasque. Un cognac pas cradingue. L’autre est amatrice, ça se voit. Juste un peu trop riche pour paraître alcoolique, exubérante comme seul un masque le permet décide l’historienne free-lance avant de se souvenir à quel point elle est peu fiable dans les jugements humains.

On ne peut pas tout à fait dire qu’elle se trompe. Peut-être n’a-t-elle simplement pas mesuré l’abîme de vide ouvert par l’ennui. Au point de se réjouir, sans fausse pudeur, de tout ce qui arrive. Pour la première fois avoir une raison d’être ici, elle en rirait plus. Elle range en tout cas ce détestable compagnon : depuis longtemps le cognac ne donne plus un air guilleret à sa lassitude. Pas plus aujourd’hui qu’hier il ne crée des contacts. Entre deux voisines silencieuses, elle se rend compte n’avoir parlé à personne hormis l’envahissant personnel de l’hôtel. Amusant, d’abord, comment cela a dilué sa personnalité.

À entendre sa plus jeune voisine, à sa gauche, elle s’est dit qu’elle allait, pour changer, se montrer compatissante. Des années à ne se préoccuper que de soi, à accroître l’improbable rentabilité de la haute administration qui, un jour de décembre, sans égard pour ses états de services l’a mit d’office à la retraite. Des chefs de service qui l’ont toujours redouté lui ont payé un voyage. Au lieu du soleil à bas coût, elle a choisi la pluie de cette île sans prix. Se sentir inutile ici ou ailleurs ne change rien.

Superbement indifférente, la tempête en décide autrement. Elle balaie la voiture. Le pied marin du chauffeur accompagne l’inéluctable. Un grand coup de barre avant qu’il ne soit trop tard. La camionnette part en tonneau, se couche sur le flanc et accroît, miraculeusement, sa résistance au vent. Elle rompt son attraction vers l’à-pic tout proche.

Étonnante qualité du silence dans ces instants de basculement. À peine, entrecoupé par le halètement de respiration seulement alors consciente de leur apnée. Quelqu’un, personne après ne saura dire qui, demande si personne n’est blessé. Un autre où le même assure qu’il ne faut pas rester là.

Plus cohérente et compacte que sur le quai d’embarcation, la petite troupe, au jugé, se précipite vers l’hôtel. De loin, on pourrait presque croire qu’ils s’entraident. Une silhouette se juche sur la partie la plus élevée du van et aide à s’extraire, par la porte conducteur, l’unique qui s’ouvre encore, tous les passagers. Plus indistinctes, une forme incertaine réceptionne la chute de ces corps maladroits. Une file se forme, aussitôt transpercée de pluie. Elle se recroqueville pour limiter les poussés du vent avant de s’arrêter totalement. Mauvais présage, les lumières de l’hôtel se sont éteintes. Désormais sans phare, la troupe progresse à l’aveugle. Le seul local du lot sait que la lande en a perdu pour moins que ça. À peine énoncée, il se demande dans quel recoin d’un souvenir recrée, il a été cherché cette mémoire du danger.

La caricature, bloc d’onctuosité et de servilité, de chef-de-rang finit par les repêcher. Ils erraient, lamentablement, dans le jardin adjacent déjà gagné par les ronces de n’être pas utilisé en cette saison. Amusement nerveux, hystérie tout juste policée d’être parvenu à bon port. Enfantinement la troupe s’ébroue avant que le directeur de l’hôtel, catastrophé, ne vienne manifester sa joie de voir tout le monde à l’abri. Son obséquieux empressement ne tarde pas à afficher sa contrepartie. Il promet, plus hypocrite que jamais, qu’il mettra tout en œuvre pour que le séjour se passe, malgré l’adversité, dans les moins mauvaises conditions possibles. On le sent surtout gêné de ne pouvoir chiffrer le « modeste refuge » qu’il peut cependant offrir. Peut-être même une once de scrupule à percevoir 200 euros la nuit pour une chambre sans électricité ni chauffage.

Il se sent ordurier d’être rattrapé par des préoccupations si mesquines. Penser en termes de taux de remplissage face à des clients grelottants, franchement. Quasi spontanée, son élan de générosité le surprend ; il offre un petit remontant à tout le monde.

À la lueur fugitive d’un feu de cheminée, son accueil lui paraît même chaleureux. L’expression lobby serait presque appropriée pour qualifier cet espace intermédiaire dessiné et pensé par ses soins comme un lieu de convivialité. Raté, les rares personnes à s’y attarder sont ceux qui règlent leur compte ou consultent le menu, voire vérifient les tarifs. Il voudrait les rassurer : chacun, n’ose-t-il leur dire, prolongera d’autant que nécessaire ses vacances. À feindre l’hospitalité, elle vous retombe dessus. Les emmerdes surtout, songe ce patron quand il croise son reflet — de plus en plus empâté — dans la glace derrière les bouteilles de cognac.

En catimini, le chauffeur s’approche. Il respire les emmerdes, ses contrariétés sont communicatives. Un nid d’embrouille qui en a toujours trop su. À force de s’occuper de tout, il semble toujours mieux connaître le fonctionnement de votre hôtel et prendre même plaisir à en prévoir les ratés. Une caution locale à la con, embauché au début parce qu’il connaissait les gens qu’il faut. Le patron se souvient avec quelles certitudes, il a promis que grâce à lui ce projet hôtelier ne paraîtrait pas hors-sol, comprendre construit par un étranger pour des étrangers. Deux semaines pour obtenir un permis de construire en flagrante violation de la loi littérale, d’innombrables arrangements ensuite vous font vous sentir redevable. Dernièrement, ce régisseur, intendant, chauffeur accumule d’abord les obstacles. Comme si désormais, après un an d’activité, il soit impossible de ne rien entreprendre sans qu’un îlien émette un avis défavorable. Un tel ne va pas apprécier, un autre va se vexer. N’espère en aucun cas t’en sortir.

Dans l’œil du cyclone, cette constante prise en compte de la présence d’autrui aurait pu être réconfortante. Étourdi par l’alcool, le proprio y voit de malveillantes inventions. Comment le chauffeur a-t-il trouvé le temps de parler à un îlien et colporter, l’air de ne pas y toucher, une nouvelle rumeur malveillante ? Sur l’embarcadère, une des passagères se serait planquée avec une telle insistance que la patronne de l’hôtel du port, immonde salope qui a tout fait pour couler son affaire, aurait reconnu une îlienne. La surveillance, d’instinct, se teinte de réprobation : pourquoi une autochtone se payerait-il un séjour clandestin de l’autre côté de l’île ? Et pourquoi pas ?

De toute façon, la fugitive intérieure a déjà levé l’ancre. Le patron doit bien admettre qu’il ne sait pas à quoi elle ressemble. Sans doute à cause de la surimpression apportée par le portrait trop détaillé offert par le chauffeur. Dans son esprit l’occupante de la chambre de la lande, la seule single en rez-de-chaussé derrière les cuisines, ne porte pas les marques de cette vieillesse d’une usure précoce, dure et taiseuse. Longs cheveux gris, visage émacié auquel, maintenant, il est facile de prêter une tonalité craintive. Le charme d’un regard dont les yeux n’a pas cette intensité immobile de s’être trop souvent perdu dans l’immensité. Le patron, pendant qu’il se débarrasse des dernières occupantes de ce qui ne doit catégoriquement pas devenir un bar, croit se souvenir de son insistance à réclamer une chambre sans vue. Pour ne pas l’être elle-même aurait sans doute ajouté le chauffeur. Le patron, lui, s’en fout. Il s’assure seulement qu’elle n’est pas restée dans sa chambre : les réserves de bois ne lui permettent de chauffer que les espaces communs munis, par miracle, d’une décorative cheminée. Elle ne répond pas, il entend pourtant une sourde agitation.

Le premier épisode de « Solidarité insulaire est à retrouvé ici.

Le troisième épisode est à découvrir ici.

Tous les textes présentés ici sont sous Licence Creativ Common

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