Le jeu de la musique Stéfanie Clermont

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Fragments de la jeunesse, bribes de ses bonheurs, lambeaux de ses désillusions, reflets de ses engagements, discours et ennuis. Avec une précision pointilliste, Stéfanie Clermont parvient à nous livrer, au présent, au plus près, les obsessions de ses personnages dans une composition sensible de récits entremêlés. Le jeu de la musique poursuit les basculements, regrets et recompositions par lesquels nous nous reconnaissons.

Avouons d’abord une incompétente ignorance : méconnaissance totale de la littérature québécoise contemporaine. Si elle est au niveau de la prose de Stéfanie Clermont, il est urgent de rattraper ce retard. Avec désormais un distributeur en France, Le Quartanier paraît parfait pour donner à entendre cette langue si proche et parfois si familièrement étrangère. Quelques mots échappent et c’est tant mieux : une manière d’éluder l’épuisement de la langue, son étonnement sans doute aussi. On pourrait faire de ce délicieux décalage, une approche du projet de Stéfanie Clermont. Petit sourire en coin (amusé ou peu s’en faut à s’interroger sur la « pureté » de la langue) à chaque fois qu’un déterminant nous désarçonne et surprend telle une dysphorie dans le genre. Le jeu de la musique propose, pour réduire ce livre à un argument journalistique, une très belle plongée dans la contestation féministe radicale et surtout dans une identification par le genre qui se doit de ne plus limiter nos identités. On en parlait à propos de Hors de soi de Salzmann : les variations romanesques offrent un miroir gender fluid à ses personnages. Discrète et déstabilisante innovation formelle du Jeu de la musique : l’objet de l’amour n’est pas cantonné à un sexe. Jess « qui vieillit en s’approfondissant, pas en gravissant les échelons » est tantôt un garçon tantôt une fille. On se permet alors de penser que Stéfanie Clermont met en scène ce que nous reconnaissons de nous et des autres, comprendre les changements que nous en acceptons pour cette accession à la « vraie vie », adulte et altérée, dont le roman poursuit la mélodie. Soulignons d’ailleurs une ultime variation de désignation d’un côté à l’autre de l’Atlantique. L’édition originale porte sur sa belle couverture (arty sans être prétentieux comme l’est tout le livre) la mention nouvelles. Recevons-le ici comme un roman certes composé de nouvelles mais qui fonctionne en écho, en poursuite avec cette difficulté à retrouver les personnages, à leur fixer une identité. Un certain plaisir à en collecter des indices dans les accords verbaux qui est vite rattrapé par l’unité du tout. Une façon, disons d’abord, de toucher du doigt les instants de basculements, leur étirement dans l’ennui entre travail et étude. Qu’est-ce qu’on y perd, peut-on y voir un visage de notre engagement auquel Le jeu de la musique tend un miroir fidèle ? Moins définition d’une génération que de tout personnage romanesque, les protagonistes se reconnaissent à cette phrase, celle trop entendue avant qu’il ne soit trop tard : « Je ne suis pas celle que je pourrais être. »

non – c’était insupportable et c’était le nœud de la vie en même temps, c’était inévitable, c’était ce que nous avions tous en commun, et ce depuis toujours.

Un tombeau pour Vincent, un cénotaphe pour l’amitié. Le constat, jamais amer mais toujours porteur de l’espoir de la désillusion préalable, des changements de ces personnages (essentiellement Sabrina, Cécile et Julie) pourrait se faire autour de la pureté de cet ami suicidé. Sans la moindre condescendance, comme en partage en connaissance de cause, Le jeu de la musique se lit aussi telle une variation sur la compromission et autres acceptations. Nous parlions d’une tonalité commune à tous ces fragments, souvenirs et très beaux récits d’enfance, sans doute tient-elle au contraste avec ce temps des discours, des protestations, croyance et manifeste et cette voix du dedans, esseulée et inquiète, à laquelle Stéfanie Clermont donne toute sa profondeur. Il faudrait dire que, s’élançant de cette solitude, Le livre de la musique, dans son oralité très maîtrisée parvient à de très incarnées scènes de groupes, une vraie et détonante capacité à saisir le présent dans des dialogues crédibles. Une façon selon les mots de l’autrice de fouiller la foule à la recherche d’un être humain. Il semble alors que Stéfanie Clermont livre à nue l’exaltation de l’engagement, cette croyance un peu douloureuse en un autre monde possible. Presque déjà un témoignage historique de la contestation radicale, de l’invention d’un espace autonome, des contre-sommets du G20 au mouvement Occupy jusqu’au squatt de Oakland, une mise à distance par des personnages qui s’en sentent étranger et, néanmoins, participent à cette histoire nécessaire.

On s’est racontés des morceaux de nos vies respectives, étonnés de constater à quel point ces bribes pouvaient devenir drôles, profondes, pleines de sens quand l’autre écoutait.

« Après tout, les mots sont longs à comprendre, alors que la peur se goûte. » « Un nid, un nœud se forme entre eux», tout ce groupe, distendue égoïste et perdu dans l’apitoiement contenu, l’autrice sait le suggérer, dans tout monologue intérieure, ne sait pas encore toute la beauté que la mort de Vincent va jeter sur leur vie. L’émotion dans le choix d’une chanson, ce jeu qui donne ce titre, serait un détour pour donner voix à la tristesse, ne pas céder à sa résignation. La « nouvelle » Portrait offre un visage de cette rédemption possible dans la traversée d’une formatrice désillusion. Une fille reprend le pinceau pour dessiner sa mère dans le souvenir de ses dépressions, en regard de celle dont elle peut paraître avoir hérité. Image peut-être de cette espoir sans naïveté ni compromissions qui rythme l’intégralité du Jeu de la musique. Surtout, me semble-t-il quand il souligne les mensonges de cette recomposition à travers des épisodes très sensibles et incarnés au point de ne pouvoir appartenir qu’à la fiction.



Un grand merci aux éditions Le quartanier pour la découverte de ce premier roman dont  il faut saluer la présence.

Le jeu de la musique (341 pages, 20 euros)

Si vous avez aimé cet article,  venez lire mes propres textes ici.

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