L’encre vive Fiona McGregor

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Les altérations du corps, les changements de l’âme. Les délitements familiaux, les souvenirs à la vente d’une maison, tatouage et maladie, apprêté de la pertinence d’une appréhension psychologique de la hargne rentrée, de l’affection mal placée ou dite aux centres de nos rapports. L’encre vive est un ample roman sociale, intime, sur l’Australie mais surtout sur nous-mêmes. Fiona McGregor nous y livre une jolie réflexion sur l’image, la nôtre comme les représentations du monde qu’elle sous-tend.

La quatrième de couverture offre une image trompeuse de ce livre qui jamais n’abandonne la prétention initiale du roman à offrir un regard (réaliste et renseigné) sur la société et les individus qu’il décrit. On pourrait penser cette prétention quasi balzacienne obsolète. Pourtant, se demander un instant quelle instance, si le roman abandonne cette appréhension du monde, se chargera de le représenter. Pas certain que l’on gagne véritablement à laisser l’abrutissement télévisuel des séries mettre nos existences en histoire. Pas certain non plus que notre perception s’affine si on laisse le genre romanesque se réduire à son sujet réduit au traitement  d’un fait social. La quatrième de couverture donc pourrait le laisser entendre. Une femme au foyer désespéré découvre les joies du tatouage, de la subversion d’une altération de son image proprette. Si L’encre vive se résumait à ceci se serait un mauvais roman à thèse. Mais Fiona McGregor sait – et parvient surtout à nous le faire comprendre avec une certaine subtilité – que la beauté de l’image tient à la pluralité de ses interprétations. Le charme de ce roman tient alors à la polyphonie par laquelle chaque membre de cette famille (ordinaire mais jamais exemplaire) en perçoit image et fantasme, union et jalousie.

et il s’était senti envahi par un sentiment pareil à celui suscité par sa mère – par tant de femmes à vrai dire – de manque affectif pesant, poisseux, oppressant.

Le vrai plaisir de la lecture de L’encre vive tient à toute une série de notations psychologiques un peu âpre ou peu à peu se devine l’envers de l’image. Jamais offertes comme un rebondissement, les faiblesses des personnages sont seulement justes, reconnaissables comme dans une image susceptible de nous plaire. Marie boit trop, s’endette et s’évade – sans pathos. Très figuratif, on pourrait croire le trait trop appuyé au point de sombrer dans (horreur) la description par le menu de la condition pavillonnaire d’une femme de 59 ans et de ses échappatoires sinon communs du moins sociologiquement déterminés. Fiona Mc Gregor sait en faire l’arrière-plan très présent de son roman : alcoolisme d’une ancienne femme de publicitaire, attachement à l’immobilier d’une société australienne frappée par la sécheresse et une impuissance parfaitement saisie à prendre en compte (avant même que de réagir) au changement climatique. Tout ce beau monde regarde crever les jardins en se demandant, comme s’il était encore temps, s’il peut installer un récupérateur d’eau. La satire me semble très réussie même si elle pose, obligation de ce type de prose, la question de l’adhésion à cet univers  dont image et imaginaire sans cesse se heurtent au matérialisme marchand de cette société australienne si peu ragoutante même et peut-être surtout quand elle est consciente de ses impasses et errances. L’encre vive me semble alors interroger la distance à ce que l’on dénonce, l’attrait comme le disait Cité de la nuit à ce que l’on fuit.

Il se cachait, préservé, derrière une façade miteuse, enveloppé dans le voile usé et rassurant de ses défauts.

Le recours à l’image sert alors à alléger ce portrait social. Blanche, la fille de Marie, artiste vendue à la pub comme son père, visite une exposition et se demande si les provocations de l’art contemporain et son ironie ne révèlent pas qu’un vide. Nous voilà alors au cœur le plus intéressant, je crois, d’Encre vive. Quelle est cette vacuité en nous-mêmes que l’on masque tous à grands renforts de possessions, de témoignages de réussites ou de ratages, d’enfermement en tout cas dans les apparences d’une individualité terrifiante. Fiona McGregor offre alors une très fine réflexion sur nos possibles médiations d’un autre rapport à notre corps. Se tatouer, s’inventer autre ? Simplement exprimer une image de ses obsessions, de cette préméditation inquiète comme une possible ironie du sort. Marie se fait tatouer des flammes sur le ventre avant qu’on ne lui annonce un cancer de l’estomac. Le vide profond, nécessaire, de nos recherches de nos déterminations, une quête de sens dans L’encre vive donne d’ailleurs un visage athée. Un papillon de nuit tatoué sur un dos qui pourrait s’entendre comme une Phalène fantôme.



Un grand merci aux éditions Actes Sud pour l’envoi de ce roman

L’encre vive (trad : Isabelle Maillet, 537 pages, 23 euros 50)

N’hésitez pas à consulter mes propres écrits, eux aussi à la poursuite du vide qui nous anime. Pour les découvrir c’est ici

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3 commentaires sur « L’encre vive Fiona McGregor »

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