Solidarité insulaire 4

Quatrième et dernier épisode de Solidarité insulaire.

La jeune fille l’écoute avec un intérêt non feint. Ce témoignage direct dote de matière sa généalogie fantasmée. Le passé lui paraît évoqué en toute connaissance de cause. Si on peut parler de piraterie, ce fut dans une économie de survie. Dans cette partie rocailleuse de l’île, l’agriculture demeure de subsistance — des champs dans des vallons pierreux, culture sur brûlis dans une lutte contre l’ensauvagement par la lande — et la pêche productive seulement très loin des côtes. La misère peut-être mais contrebalancée par une forme de solidarité dont l’île entretient soigneusement les vestiges. Les deux femmes tombent d’accord : pour armer un vaisseau de pirates, des commanditaires extérieurs s’imposent, au moins pour refourguer la marchandise.

Mais pourquoi t’exposer autant ? Tu veux vraiment que ton plan échoue ? Elle n’a pas choisi de s’embarquer dans ce plan foireux mais, une fois de plus, elle sait qu’elle composera pour éviter le naufrage. Ici, sur l’île, il faut continuer à vivre avec ses erreurs, on compose plutôt que de se laisser sombrer. Aucune tentation de l’échec radical quand il faut en permanence soigner son image. Sans insulaire à proximité, cette îlienne éprouve un instant la tentation de se réinventer. Oublier une livraison à écouler tant que la tempête bloque les issues. Un instant se sentir à l’abri du temps. Elle s’enfonce dans le fauteuil, le matou de l’hôtel s’y installe à son tour. La femme se laisse à nouveau gagner par la complicité : elle partage une version de son passé comme autant d’explications de son geste dont elle-même ignore les motifs.

Comprendre soudain la vie de ses ancêtres par une angoisse du quotidien sans permanence. Rien que des catastrophes cycliques attendrie à peine par la certitude que les ressources manquent. L’acharnement qui crée un attachement à la terre et à cette mer où se miroite plutôt les dangers que l’espoir. Pour la première fois, cette conversation avec une inconnue lui montre à quel point ses ancêtres devaient considérer l’Océan comme un cimetière à ciel ouvert. Une dévotion craintive pour cette présence quotidienne des disparus.

Sans voir où elle veut en venir, elle est d’accord avec la jeune fille : sans sépulture, les morts n’ont plus d’identité. Un conte pour rassurer les vivants, inquiéter les enfants en leur donnant une image glorieuse de la menace ordinaire sous laquelle toute leur vie se déroulera. Sans doute sont-ils la dernière génération à avoir entendu ces contes de bonne-femme.

Le souvenir remonte en elle avec la force indifférence du vent dans les volets. Visite à sa grand-mère, dans la maison de retraite qui, de l’autre côté de l’île, surplombe l’embarcadère. Jeune fille, elle aimait cette plongée dans le passé surtout car elle ne savait que faire de son futur déjà mal engagé. Dix-sept ans, paumée, l’histoire de sa famille créait une certaine continuité à laquelle elle pouvait croire se conformer. Sa grand-mère ne cessait de lui raconter la rébellion qui avait causé leur déclin. Un aïeul, sans doute pas en ligne direct car elle n’est jamais parvenue à l’identifier, aurait fomenté cette sédition. Un bateau détourné de sa destination, plusieurs semaines de liberté, sauvage répression. Un épisode effacé des mémoires, elle est contente de le communiquer, elle croirait presque en reproduire l’insurrection. Instant d’illusion avant de se faire démasquer.

Trempé, le chauffeur entre en trombe dans la salon cosy. Désagréable intrusion de l’extérieur. Le chat le premier en a le pressentiment. La pluie s’engouffre derrière le chauffeur haletant, le chat en sait la menace avant que l’homme hurle un besoin de secours pour un blessé à l’extérieur. Toute cette belle assemblée mime la prudence féline : elle se précipite avec circonspection, comme si elle n’était pas concernée. Le chauffeur s’efface, il l’attend, elle en est certaine. La troupe la dépasse pour porter secours au plongeur équatorien.

Elle le sait sans pouvoir dire si elle l’a entendu ou pressentie. Le plan lui paraît irrémédiablement foutu.

Le chauffeur, lui, il n’en fait pas, de plans. Il veut juste, sans l’opportuner ni la démasquer, montrer sa surprise de l’avoir reconnu par d’aussi étranges détours. Malgré la panique de son interlocutrice, du brouhaha dehors, il s’approche pour lui demander si elle se souvient de la précédente tempête qui a coupé l’île du continent, durant plusieurs jours. Lui, oui.

Adolescent, l’aventure de quitter l’internat pour être parquer dans un gymnase. Tous les insulaires avaient fait blocs et s’amusaient feignant de ne pas s’intéresser à la mer. L’attitude des touristes, tous curieux et pour la plupart capable d’aller prendre une photo, le lui avait rappelé. Comme son visage à elle, blessé, paniqué, prisonnière à peine plus vieille que lui d’une vie qu’elle n’avait pas choisie. Il ne l’avait d’abord pas reconnu tant sa démarche s’orne maintenant d’assurance. Jeune garçon, il s’en souvient, il avait voulu protéger celle qu’il connaissait sans l’avoir vu. Sous la pluie, il s’était souvenue des rires de ses camarades : il allait s’amouracher de celle que toute l’île appelait la prisonnière.

Depuis, lui dit-il, il y repense à l’occasion : il se demande encore si son isolement était voulu ou imposer. La population locale prétendait son mari violent, sans le connaître. Personne ne leur pardonnerait leur sauvagerie. S’il se permet de lui parler, c’est pour lui dire à quel point, à l’époque comme aujourd’hui, il l’enviait.

Un silence embarrassé accompagne cette déclaration. Pour ne pas accroître sa gêne, il suit le regard de cette îlienne incognito. Le chauffeur aussi surprend le maître d’hôtel en train de caresser les cheveux, inondés de pluie et de boue, du plongeur. Il ne surprend pourtant pas la panique dans le regard de son interlocutrice. Elle s’enfuit sans un mot.

On sollicite son soutient, il chasse ses souvenirs sans regrets. Il court chercher, à défaut de brancard, le fauteuil roulant, planqué sous l’escalier de la cave. Il se sent suivi avec cet empressement maladroit de ceux qui semblent ne jamais trouver leur place dans une société. Pas besoin de se retourner pour savoir que le garçon qui se triturait les mains à côté de lui juste avant l’accident l’accompagne. Bien du genre à ne pas vouloir voir un blessé, à ne pas s’approcher de la mort soigneusement gardé hors du regard. Il ne se trompe pas. Son compagnon agrippe les roues du fauteuil avec une once de panique.

Lui-même ne comprend pas sa réserve face à cette réalité contondante qu’il a tant appelé de ses souhaits. Maintenant qu’il pourrait se montrer utile, il ne sait comment agir. Faut dire que l’intimité surprise entre le blessé et son premier secouriste l’a d’emblée exclu. Ne le garde par pour toi s’admoneste-t-il. La perte de réalité provient surtout de ton refus de la partager. Chacun centré sur son point de vue, on se plaint de ne rien comprendre. Le chauffeur dédramatise la situation en une phrase qui ne prend pas même le temps de grimper l’escalier.

« Tout le monde le sait, ils cachent leur relation comme si elle allait nous choquer. On vit sur une île, pas au XIXe siècle. Moi, j’ai jamais rien dit, j’imagine qu’il trouvait un peu de joie dans la clandestinité. Comme pour les trafics de son amant plongeur, on ferme les yeux… »

Il est interrompu par une femme rougeaude, qui les bouscule. Le blessé a repris ses esprits, il a besoin d’un remontant. Elle surtout conclut le cartographe à son haleine chargée et titubante. Il la trouve émouvante, esquisse même un sourire pour atténuer la manière dont le chauffeur la rabroue. Ni le vin ni l’alcool se trouvent à la cave. Pas très élégante sa façon de sous-entendre qu’elle doit bien savoir où se ravitailler. Il ne méconnaît pourtant pas l’habilité avec laquelle, cette remarque cassante leur permet de s’éclipser.

Le cartographe embarrassé vérifie d’ailleurs son étrange lien de cause à effet. Le blessé, il en est sûr, trafiquait de l’alcool. Le chauffeur ne le contredit pas. Il regarde la rombière retrouvée de la dignité. Pas tout à fait à tort, il croit avoir percé son petit jeu.

Imbibée dans son rôle, la fonctionnaire retraitée s’amuse follement. Moins ivre qu’elle ne le paraît, plus insouciante qu’elle ne le fut jamais, son esprit aussi embrumé que le paysage aperçu au détour d’une fenêtre, l’entoure d’une ouate où tout paraît possible. Même de se croire dans un jeu de piste orchestrée pour dissiper l’ennui de cette assemblée coincée dans un climat aux bourrasques de plus en plus marquées. Tout tremble dans l’hôtel sauf sa main qui feint, ou presque, de retrouver son équilibre contre la paroi du corridor. Continuer à chercher à picoler à tout prix va me permettre, se dit-elle sans doute un peu trop fort, de percer les mystères dont tout le monde ici entoure sa vacuité. La beauté de l’ivresse apparaît dans ses transparences ; l’obstination y suffit à s’inventer un futur inconséquent.

En être la proie consciente conduit dans des couloirs interminables, dans une visite complète de l’hôtel comme à la poursuite de ses vacillements et autres craquèlement que la tempête à son apogée lui inflige. On pourra toujours prétendre avoir oublié où se situait sa chambre. Elle pourrait peut-être trouver un certain plaisir à arpenter ses espaces interdits. Sa curiosité s’éveille, il en faut pas moins pour se sentir en vie. Se laisser porter par la stupidité d’une idée fixe surtout. Un désir irrépressible d’accéder au personnel si soigneusement uniformisé dans cet établissement pas si luxueux qu’il le voudrait. Où il est logé le plongeur ? Quand elle est partie, ça s’engueulait sur les conditions de travail qui, selon le chef-de-rang exaspéré, poussait tout le monde à trouver des à-côtés. Après s’y être refusée toute sa carrière, autant dire sa vie, elle aussi elle aurait aimé s’emparer de détournement, croire infléchir son existence.

L’entre-sol où sont terrés le personnel n’est pas facile à trouver. La vue se paye à prix d’or. Les invisibles, eux ont le droit à l’irrespirable humidité. Au moins ici la tempête ne se devine pas. Un calme reposant, un confort sommaire pour ces chambres spartiates. Elle s’arrête pour en contempler une dont la porte n’est pas fermée. Une cellule dans laquelle il doit être si bon de s’effondrer. Me voilà reprit, songe-t-elle, par cette nostalgie du temps des trous noirs. Quand chaque jour s’achevait sur un sommeil oublieux, trop profond pour être réparateur. Juste le temps de s’arrêter sur la marine qui, par ironie, sans doute remplace la fenêtre et peut-être a refilé au plongeur cette idée de piraterie.

Le couloir, plus loin, s’évase et rayonne de cette grise luminosité que la seule décoration des cellules n’est pas parvenu à rendre. Pas difficile de deviner qu’elle s’approche de la suite du directeur. Elle s’approche malgré sa crainte de déranger le vacarme qui en émane. Quelqu’un fouille la pièce. Pas sûr que ce soit, comme elle le voudrait, pour trouver un truc à boire.

Son regard se désole de, derrière le désordre de la suite, avoir tout de suite repéré un carafon d’alcool brun posé sur une tablette en bordure d’une baie-vitrée époustouflante. Le pittoresque du spectacle aurait pu l’arrêter si elle ne s’était pas demandé comment on se débrouille pour vivre, dormir surtout, devant une carte postale. Un ciel bas, bouché, une éminence cataclysmique qui vous saute à la gueule. Nef des fous sur un navire en déroute, vu d’ici l’hôtel semble prêt à chavirer sous la brisure des lames dont, par le vent, les vitres sont éclaboussées.

Face à l’extérieur en furie, l’agitation de la femme paraît dérisoire, le désordre de sa fouille caricature celui qui s’étend sur la lande. Un déferlement dont la finalité échappe mais semble libérateur pense-t-elle. Elle s’approche pour s’y essayer mais un regard hagard de la principale actrice la dissuade. Son geste se suspend, elle s’effondre et commence à se confier.

Stupéfaite, l’îlienne se regarde trouver les mots pour décrire, à cette femme ente deux âges et deux ivresses, la stupidité du piège dans lequel elle s’est laissée prendre. L’enchaînement des événements l’a ferait rire ou peu s’en faut. Des pauses clopes dans son précédent emploi, l’hôtel du port, face à l’embarcadère à regarder, avec le plongeur, l’embargo sur l’alcool qui ici arrive par plein containers. On s’arrête-là. La saison est finie, les contrats pas renouvelés. Chômage à nouveau, journée à regarder l’absence de perspective d’emploi à force d’avoir snobé la solidarité insulaire. Elle n’aurait pas dû accepter de se faire passer pour une vacancière, payer les passeurs et convoyer la marchandise dans un déménagement d’apparence. Plan trop parfait pour ne pas tomber à l’eau.

La cargaison a été livré, juste impossible de la transporter. Une grande partie doit désormais dériver au large. Ils ne parviendront pas à rembourser les chatouilleux expéditeurs. Et là voilà, en train de tenter de piquer du fric qu’elle ne trouve pas à ce directeur pourtant correct.

Après avoir craché l’ensemble dans un souffle, elle se sent aussi ridicule que libérée. Elle se surprend même à accepter avec plus d’enthousiasme que de reconnaissance l’issu parfaitement intenable de celle qui écluse sans vergogne, à même la carafe, un peu de ce maudit alcool.

La tempête met trois jours à s’apaiser suffisamment pour autoriser la traversée. Avec tout son poids en surplus, le retour vers l’embarcadère se fait sans incident. Sifflotant à sa propre surprise, le chauffeur ne se souvient pas d’un retour aussi joyeux. Certes, tous les bagages tintinnabulent de leur cargaison pas exactement légale mais équitablement répartie. Au fond, pourquoi ne pas s’amuser de ce repêchage d’un acte de piraterie moderne. La cargaison à échouer mais la seule à en avoir véritablement besoin assure savoir comment en écouler le reste. Son cercle mondain se délectera de ses bouteilles à la si romanesque histoire. Le cartographe, ravi, leur a dessiné une très belle carte au trésor où l’île semble un résumé du sentiment insulaire L’espèce d’historienne leur a bricolé des étiquettes d’époque et un récit de pirate invraisemblable et qui, pourtant, évoque des échos chez le chauffeur qui regarde, à regret, cette petite troupe empruntée la passerelle. Et le navire, pas si fantomatique que celui que beaucoup affirment avoir vu, emporte tout cela comme le souvenir d’un vide.

L’épisode précédent est à retrouver ici. Tous les précédents ainsi qu’un nouveau texte dès dimanche prochain sont à consulter ici.

Tous les textes présentés ici sont sous Licence Creativ Common

by-nc-nd

Publicités

Un commentaire sur « Solidarité insulaire 4 »

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s