Liberté totale Pablo Katchadjian

cover157367-medium.png

Les contraintes de la liberté, les joies d’un récit délicieusement foutraque d’un égarement dans les rets et autres ratiocinations du langage, les controverses narquoise d’un dialogue qui sert de fil narratif, ténu mais tenu, à cette ode à la création sans limite.  La Liberté totale, dialogue de lettre se fait conte philosophique, théâtre d’un au-delà de l’absurde, réflexion métaphysique sur les limbes que sont, sans doute, l’univers littéraire. Pablo Katchadjian s’y révèle un fantaisiste hors-pair, une très belle découverte.

Que mes lecteurs désappointés veuillent bien m’excuser si mes notes de lecture abordent une littérature expérimentale, pour ne pas la dire exigeante. On reviendra bientôt à des histoires plus continues, avec des personnages aux déambulations plus ancrées dans l’illusion référentielle. Une façon pourtant pour moi de faire comprendre la nécessité pour le roman (sans pour autant se cantonner à l’expérimentation textuelle) de travailler de l’intérieur ses limites, d’interroger en son sein le langage par lequel il prétend épuiser le réel, le mettre en récit par autant de trucs, d’émotions faciles ou de prétendus continuités psychologiques. Avouer néanmoins que cette remise en cause n’opère chez moi que si la logique de l’histoire est respectée. J’aime que l’on me raconte quelque chose. La liberté totale en ce sens offre une superbe histoire, un récit d’aventure au seuil de l’absurde et du post-apocalyptique. Une version sans cosmogonie de Des voix de Manuel Candré

On dirait un monde crée par un dieu mineur, ou un démon pas très habile, en tout cas par quelqu’un qui n’avait pas beaucoup d’inspiration.

Revenons-en arrière, pour ainsi dire. Les moins jeunes d’entres-vous, les plus bibliophiles ou les plus captivés par le graphisme, auront sans doute reconnu l’hommage rendu par le Nouvel Attila à la si décisive collection Liberté publié par J.J Pauvert. Kraft et papier étroit, un écrasement noir et blanc de lettre, une audace graphique pour mettre en valeur celle de contenue mise, dans les années soixante-dix, à disposition dans cette indispensable collection. J’ai ressorti mon vieil exemplaire défraîchi du Clavecin de Diderot de Crevel pour vérifier cette ressemblance. Parler de cette couverture n’est pas (entièrement) botté en touche tant son dessin offre une représentation exemplaire d’un contenu assez difficile à saisir. Une coupure au sombre, un trait d’obscurité, une poursuite même pour employer le terme théâtral servant à désigner le projecteur mobile illuminant les personnages, distingue les deux « personnages » principaux de ce roman magnifiquement délirant. A et B sont les deux voix qui se disputent, commentent voire inventent les péripéties de ce récit.

La liberté totale emprunte alors la forme d’une pièce de théâtre mais toujours comme une fausse piste. Un peu à la manière du si beau récit d’enfance qu’est Hôtel Rouge. On pourrait alors planter ainsi le décor de ce conte dont la portée philosophique apparaît surtout dans sa constante et lumineuse (on voit les références : Jacques le fataliste et son maître n’est jamais très loin dans cette dialectique maître-esclave qui unit B et A, une interprétation ironique, le texte se dispute beaucoup sur ce sujet et me semble en ce sens très proche de la philosophie des Lumières : l’ironie nous dit autre chose, mais quoi serait-on tenté d’ajouter aujourd’hui ?) ironie : une manière d’enfer d’irréalité où l’on serait contraint d’ergoter sur des sujets importants… avec des arguments et des idées qui ne nous intéresse pas du tout. Soulignons que je paraphrase et réunit ce dialogue dont le morcellement laisse apparaître la pensée complexe de Katchadjian.

Un bruit qu’on entend pas, dont on ne sait pas ce que c’est, ça te fait penser que l’idée que tu soutenais juste avant n’a pas de sens ?

On pourrait avancer une hypothèse, dans l’attente que notre voix B en vienne contester le bien fondé : une des trames narratives possibles de La liberté totale serait un parcours non d’une histoire de la philosophie mais de son dialogue avec le roman. « Ça c’était ironique ? Non. Je m’en réjouis. » A et B sont prisonniers (et plus tard voudront y retourner comme si éprouver la délivrance était la seule chance d’éprouver l’intuition de la liberté) et contraint de discuter de la Liberté. Comme on a tué Dieu, ils assassinent leur bourreau, affronte ce nihilisme dont Dostoïevski reste le meilleur contempteur maintenant que tout serait permis. On pourrait, si on voulait être contredit pour cette poursuite seulement langagière, continuer par une étape par Melville et son scribe du refus. I’d rather not serait depuis un mantra de la littérature. Dans ce monde où le langage impose son unique (mais pas unilatérale) réalité (exemplaire définition de l’espace littéraire ?), Katchadjian souligne à quel point le devrait ne fonctionne plus et impose la logique du devrait pas. Vient ensuite Beckett et ce dieu tronqué qu’on attendrait, en vain. Reconstitution linéaire qui est loin d’épuiser le sens de ce texte qui maintient l’expectative de ses interrogations.

Comme si ce qu’on faisait ou ce qu’on vient de faire n’avait aucune importance. On n’est nu, on vient de tuer quelqu’un. On n’aurait pu faire n’importe quoi d’autre.

On pourrait alors hasarder ceci : le dialogue entre philosophie et littérature achoppe alors sur le langage et sur la liberté qu’il approche, qu’il retient comme une intuition contradictoire. Écrire un mot suffit-il à en communiquer la réalité, le seul réel ne serait-il que l’endroit où l’auteur à décider de nous emmener ? Infiniment plus que la liberté formelle (pas de personnages juste des lettres, pas de continuité juste des sensations suscitées par des mots), celle dont Pablo Katchadjian partage l’épreuve est celle de notre consentement. Paraît que dans les milieux autorisés on appelle ceci un pacte de lecture ; La liberté totale préfère nous en donner cette image : un homme traînant un autre, son semblable, son hypocrite frère, jusqu’à ce qu’il en trouve un autre à entraîner dans sa marche vers un grand nulle-part sans conclusion. Et on a rien dit de l’humour dévastateur qui couronne ce roman d’aventure métaphysique… ni des magnifiques dessins qui qualifient bien mieux que mes pauvres commentaires ce livre si intrigant.



Un grand merci aux Éditions Le Nouvel Attila pour l’envoi de ce superbe livre

Liberté totale (trad : Mickaël Gómez Guthard, 180 pages)

Vous avez aimé cet article, n’hésitez pas à consulter mes propres textes.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s