Une saison à Hydra Elizabeth Jane Howard

 

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L’immensité de la mer, flux et reflux, miroir des pensées des personnages comme coupés d’eux-mêmes, extérieurs à eux dans l’attente de l’imminence. Une saison à Hydra se présente dans la délicatesse d’un roman psychologique polyphonique. Avec une plume précise, simple et charmante, Elizabeth Jane Howard parvient à capturer nos revirements intérieurs, chacun des contre-pieds de nos pensées complexes. Autant de refuge où planquer douleur et deuil, infinité d’espoirs aussi à l’image de cette omniprésente mer.

Une première impression possiblement attrapée à la lecture de ce livre est son élégance désespérée, littéraire serait-on prêt à dire tant elle se fracasse sur le superficiel des apparences. Ou peut-être, plus simplement, « un souvenir de la vie, une gratitude distante pour les gestes qui la composent. » Seulement ceci mais le tour de force de ce roman, publié en Angleterre en 1959, est de saisir la matérialité, son poids psychologique à la fois irréel et possiblement tragique, comme autant « de simples petits faits réels attendant d’être transformés.» Alors, parfois, on peut penser que le souci de l’élégance psychologique, de la perfection stylistique, pousse l’autrice à des contre-pieds. Un jeu de négation et d’inversion systématique pour saisir la complexité des pensées où se complaît tout ce beau monde de « personnes qui semblaient mal se connaître depuis de nombreuses années. »  Sans doute faut-il alors dire le discret enchantement lié à l’évocation d’une époque révolue, de sa feinte légèreté dont sait si bien joué Elizabeth Jane Howard. Le milieu du théâtre des années 50, sa liberté élaborée, sa bohème d’apparence, son malheur d’apparat. Emmanuel, dramaturge célèbre ne parvient plus à écrire la pièce suivante, comprend que, « pendant des années, il avait vécu dans cette inversion de la réalité. » lui qui « faisait partie de cette minorité qui savait tirer des leçons des expériences des autres » se sent parfaitement vide.  Une très belle évocation des coulisses d’ailleurs qui fait penser, dans cette manière d’en faire le rendu d’un monde sur le point d’imploser, à Edith & Oliver de Michèle Forbes chez le même éditeur. Le théâtre demeure, fort heureusement, une mise en abyme possible, une sorte d’arrière-plan qu’il faudrait plutôt quitter : sortir de scène pour vivre sa « vraie » vie. Mais, la délicatesse de Une saison à Hydra, comme chez Proust auquel on pense à l’occasion, tient à sa cruelle véracité. Prendre conscience de l’irréalité de nos existences ne suffit aucunement à les rédimer. Lilian, portrait admirable d’une femme au cœur défait par le deuil, le dit admirablement, elle qui, comme nous tous, vit en « rapetissant {s}on monde de plus en plus pour en demeurer le centre » sait et répète à l’envi -jusqu’à y trouver un réconfort amer : celui d’une identité à soi – :

je n’ai plus de sentiments authentiques, rien que d’affreux substituts – des constructions intellectuelles et des effondrements physiques.

Dans son égoïsme souffreteux de femme trompée, elle prend d’ailleurs en charge une grande partie des métaphores maritimes que le titre original explique : Sea change. La mer et ses promesses, sans cesse recommencées donc, de changements. À moins que ce ne soit la représentation d’un seuil comme l’écrit Alberta dont le journal et la correspondance ponctue ce roman si apte à saisir la pluralité antagoniste de nos réalités : « Je suis quelqu’un qui se tient sur le seuil – comme des milliers d’autres – mais le seuil est-il personnel ou universel ? »  Le charme de ce roman tient pour partie à l’unité de ces personnages fait du même bois d’incertitude, d’exil intérieur, de réflexions qui jamais ne nous appartiennent entièrement. Des gens équipés comme des bagnoles, « de tous les gadgets modernes, tels l’insomnie, les contraceptifs, l’égalité et la peur.» ou la certitude un peu ivre, pas fausse pourtant, que la « société est composée d’illuminés et de crétins. »

C’était un futur quelconque – le seul que je puisse envisager – quelque chose qui se rapprochait déjà de son passé.

Alberta devient la secrétaire d’Emmanuel, avec Jimmy son manager, ils partent sur l’île d’Hydra. Le sentiment insulaire et l’éveil des sensations. Elizabeth Jane Howard maquille habilement l’abord du drame, sa banalité. Une saison à Hydra, dans l’alternance des différents points de vue des protagonistes, parvient à évoquer leur passé, des instantanées de blessures. Jimmy et l’orphelinat « cette mer morte d’égalité », Emmanuel et son étrange bâtardise (mi juive mi irlandaise) avec, au passage, une très belle remarque sur son origine populaire dont il ne pourrait dénoncer ni la bêtise ni la violence sous peine de passer pour un « transfuge de classe», Lilian et sa fille perdue, son énergie sans destination. On aurait pu le dire plus simplement : ces personnages vivent devant nous, tristes et magnifiques, souffrants mais ouverts au dénouement à une nouvelle imminence. Une de ses promesses de bonheur, d’acceptation, que seul le roman sait capturer.



Un grand merci aux éditions de La Table ronde pour l’envoi de ce roman.

Une saison à Hydra (trad : Cécile Arnaud, 438 pages, 24 euros)

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