1984 Éric Plamondon

1984

L’Amérique au XX ème siècle dans les mises en récit de ses réussites, des destins emblématiques de Johny  Weissmuller, Richard Brautigan et Steve Jobs. Cette trilogie se compose de très brefs récits, d’instantanées aux allures de poèmes en prose, par lesquelles Éric Plamondon dresse, avec une grave et désinvolte drôlerie, un portrait-puzzle non tant de ces personnages que de son double, Gabriel Rivages, qui les poursuit comme l’incarnation d’un sens et d’un lien. Un très bel hommage à une esthétique et à la façon d’être à laquelle elle conduit.

Il reste, une fois ce livre refermé, la très jolie impression d’avoir été entraîné dans l’Histoire par un parcours en apparence désordonné dans ses mythes et son lien le plus essentiel : la mise en récit. Par le jeu de pastiche qu’est aussi ces trois romans, on ressent également la distance avec l’esthétique mise en regard dans cette trilogie que Le Quartanier a la bonne idée de publier en un seul volume et surtout de diffuser en France. Une façon de réveiller une de mes vieilles rengaines : habiter en poète se conjugue à l’imparfait. On pourrait d’ailleurs penser qu’Éric Plamondon nous suggère que cette façon d’écrire tout le temps, de vouloir saisir l’essence du monde à une terrasse de café avec un Paper Mate et, selon ses propres mots, le reste du temps se demander ce que l’on pourrait bien écrire, a finalement trouvé son point de basculement en 1984 quand la mise en récit est devenu du story-telling. 1984 met en lumière cette douloureuse évidence : et si la mise en scène de l’inspiration, ça n’avait jamais été qu’une façon de se vendre ?

Après les femmes, les drogues, les voyages, les livres, les emplois divers et les enfants, il sent en lui ce grand vide. Il y met tout ce qui lui tombe sous la main.

Après avoir beaucoup apprécié l’aisance de Oyana, revenir sur l’œuvre d’Éric Plamondon me paraît éclairer quelques-uns des masques de son écriture. Très loin d’être certain qu’il faille préciser les liens entre lui et celui qui se présente trop visiblement comme son alter-ego : Gabriel Rivages lui qui survit au suicide, par curiosité. Parlons plutôt des vies potentielles que lui inventent l’auteur. Le premier fragment (comme le dit l’auteur, une façon de se plonger dans l’œuvre, comme dans celle de Brautigan, serait de consulter la table des matières pour avoir une image de la fragmentation de sa prose) « Dernière Chance » raconte une vie possible de celui qui n’aurait été que Gabriel Rivage. Il se demande s’il a alors raté sa vie. Aisance des doublures romanesques : 1984 (surtout Hongrie-Hollywood Express et Mayonnaise, ses deux premiers volumes) s’amusent à réécrire les fragments d’un trauma initiale. Une sorte de continuité dans la bâtardise. La retrouver dans Oyana ne permet rien de conclure sur l’inscription possiblement autobiographique de ce fait. Je ne sais rien de la généalogie d’Éric Plamondon. Tout juste puis-je timidement affirmé que la littérature serait s’inventer des filiations transversales, reprendre le passé pour se l’approprier. Le livre comme l’objet bâtard par excellence, avec des paternités différentes et qui n’existent peut-être pas sans récit pour le vendre. Pourtant, 1984 offrent d’ingénieux liens qui ne tiennent pas vraiment, des découvertes amusantes qui forment le grand plaisir à lire cette trilogie.

Le mauvais coup du sort, la déchéance de l’homme me fascine. Le moment de basculement, cette façon qu’a la gloire de s’effacer, de tout reprendre. {…} Le paradis perdu s’incarne dans l’homme, irrémédiablement.

Pour rester dans une forme de continuité avec le seul autre livre de cet auteur que j’ai lu, ce lien au passé paraît souvent une sorte de rattachement avec le Canada. Une très grande partie de 1984 fonctionne sur des rapprochements hasardeux. Le lien avec Brautigan et le Canada serait son goût pour le Canada Dry avec son whisky. Retour vers le passé, une campagne de pub, explique d’ailleurs en partie le titre de cette trilogie. Ça y ressemble mais ce n’en est pas. La filiation transversale que veut inventer la littérature de Plamondon est à cette image : un déni de la ressemblance. Ça ressemble parfois furieusement à du Brautigan mais s’en est pas ou, comme le dit Pomme S1984 ne sera pas la version qu’en donne Orwell et dont Apple se sert pour lancer son hégémonie. Soulignons que ce dernier volume est loin d’être mon préféré. Steve Jobs m’emmerde profondément, son modèle me révolte. Alors certes il incarne parfaitement la récupération d’une autre image de l’Amérique, sa marchandisation au nom du confort d’utilisation, la mise en récit de soi comme fortune. Pour reprendre une autre de mes vieilles rengaines, j’aurais plus adhéré à une biographie détournée de Linus Torvald ou Richard Stallmman, disons du choix politique du logiciel libre… Qu’importe même si le WYSIWYG (what you see it what you get) est pour moi la mort de l’informatique, la perte de contact avec l’ésotérisme que représente son code, ses langages, cette sorte d’évidence confortable (pour bien comprendre l’exemple d’un logiciel WYSIWYG est celui de tout traitement de texte) est une image de la simplicité sophistiquée de la prose de Plamondon.

Tous ces écrivains qui se sont suicidés, c’est à force de tirer toutes ces lettres comme des balles. Ils sont victimes d’une lettre perdue.

Grand temps d’évoquer le miracle de la prose de Plamondon, sa façon de nous « tirer de la rêverie comme une truite hors du torrent. » 1984 se compose de fragments composés avec un art très sûr de la chute et du lien tenace et grave entre eux. En dépit d’une désinvolture voulue, on devine la longue tension vers la simplicité, par des liens amusés la trilogie tient notamment par cette appréhension du vide que la mise en récit affronte au plus près. Éclairer par intermittence, l’existence de Gabriel Rivages nous touche surtout dans ses inquiétudes. Surtout dans l’amalgame entre elle et celle de Brautigan. Une façon de réussir la mayonnaise avant de se rendre compte du danger de sa consommation. Une métaphore drôlement pertinente de nos vies et de l’écrivain, sorte de mélange d’excès et de résignation, de drôlerie et de tristesse. Et la légèreté rythmée pour nous entraîner dans la traversée de ce siècle d’ombres.



Un grand merci au Quartanier pour l’envoi de cette trilogie.

1984 : Hongrie-Hollywood Express, Mayonnaise, Pomme S (600 pages, 25 euros)

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7 commentaires sur « 1984 Éric Plamondon »

      1. mais je n’ai pas tout à fait raison : peut-être devrais-je lire Eric Plamandon sans me soucier des petits cailloux dont il parsème ses récits, comme un auteur tout neuf.
        Mais le côté « à l’ombre des grands noms » sent le plan promotionnel (mais je l’ai dit, je suis grincheux). Et S. Jobs au beau milieu… ça ne me tente pas du tout de croiser ce monsieur.
        Enfin, pour moi Brautigan se passe de glose.

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      2. Éric Plamondon trouve au moins une forme assez originale. D’une part il revendique clairement ses emprunts et ensuite il parvient, je crois, à en faire un pastiche personnel.
        Pour Steve Jobs, même s’il s’en moque et le critique reste que, pour être poli, je n’ai aucune sympathie pour cet homme et pour son « destin ».
        Avouons enfin que mes souvenirs de lectures de Brautigan datent (francs éclats de rire à la lecture de l’indispensable Un privé à Babylone, déjà un peu moins enthousiaste quoique conquis par Tokyo-Montana express et pas lu le reste) ce qui explique que j’ai, malgré tout, apprécier ce roman dont certains fragments sont de vrais réussites.

        Aimé par 1 personne

  1. Bonjour, j’ai rencontré Eric Plamondon à un salon du livre, il a été super sympa et m’a dédicacé Mayonnaise. J’ai beaucoup aimé !

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    1. Même si je ne le connais pas personellement, je ne doute pas que Plamondon soit très sympathique, disons que cela transpire dans son écriture joueuse. Mayonnaise est vraiment intéressant et drôle.

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