Après 4

Ça recommence. Elle rentre à pas d’heure et pas seule.  Je perçois plusieurs mâles particulièrement bruyants. Il n’en fait pas partie, pas son genre de parler fort pour masquer sa gêne. Lui, un rire embarrassé ponctue ses phrases. Pas envie de m’assurer que ces voix me sont effectivement connues. Pas elles que j’ai envie d’entendre. Piquons un roupillon dans la chambre.

Elle, elle finit quand même par venir me voir. Bon, j’ai dû dormir un peu. Maintenant, un ramdam d’enfer se répand jusqu’ici. Elle, elle titube comme quand, lui, il rentrait en pleine nuit. Le mot qui me manque depuis sa disparition me revient : tristesse. De celle qui déborde et dont chaque geste exprime le désir de la contenir. Avec un équilibre instable, elle enfile ce pull d’une laine si douce qu’elle éveille instantanément le désir de s’y blottir.

Tout à l’heure me promet-elle. « Ils vont partir, tu sais. On va se retrouver toutes seules, toutes les deux, va falloir m’aider. » Vraiment, les humains s’acharnent à être incompréhensibles. Je vois aucunement comment l’aider. Peut-être en me planquant sous l’enveloppe, ouverte, qu’elle jette sur le lit. La cacher pour qu’elle soit la seule à la lire. Dormir reste la seule manière, à ma portée, pour moins mal comprendre toute leur agitation.

L’appartement en bruisse durablement. Voilà qui m’inquiéterait presque. À m’étirer, mes poils savent que la nuit s’est installée. Pas leur genre de se coucher si tard, d’accepter surtout qu’autant de présence emplissent le salon. Outre les voix masculines, celles de ses amis à lui qui ne viennent jamais (il n’en dit rien mais il souffre, je crois, de la rareté de leur visite), je perçois de plus discrètes voix femelles. Doit vraiment s’être passé un truc pour que leurs amis se mélangent. Certes avec des éclats et des fracas sans gaîté particulière.

Je décide d’imposer à mon tour ma présence. Moi aussi je peux prétendre être assoiffée. Ils doivent l’être, eux, pour rester aussi longtemps assis aussi longtemps autour d’une table pour s’abreuver d’un liquide aux senteurs anesthésiantes. Sont vraiment étranges, ils ont l’air soudés, sans se chercher des chicanes.

On pourrait presque dire qu’ils se soutiennent.

Lui, il aurait bien ri de cette mascarade. Peut-être même qu’il aurait dit que les humains devraient faire comme les chats, se tolérer, et encore. Je cherche une place d’où contempler le spectacle surpeuplé de cette pièce et comprends que c’est ça qu’elle attende de moi. Pauvre de nous.

Trop de jambes à contourner, je peine à la retrouver. Trop de chaussures et d’effluves extérieures, de menaces latentes d’animaux morts pour couvrir ces pattes qui, horreur, ne tardent pas à vouloir me toucher. Ils déportent sur moi l’affection qu’ils ne parviennent pas à lui exprimer à elle qui est, dans la cuisine, retranchée dans une bouderie sur laquelle tous les convives me paraissent sans prise. Lui seule savait la désarmer, en parlant de moi, en prêtant précisément à mon silence indifférent cette « bouderie ». L’envie parfois que tout ceci ne me concerne plus.

Allons l’attendrir. Des verres sur toutes les surfaces libres, de la fumée qui s’évade de vases disposés partout et cette odeur animal qu’exsude la panique des humains. Ils ne supportent pas la chaleur et s’agglutinent. Pour parler de lui, en plus, d’après ce que je parviens à saisir des conversations déconcertantes. Les hommes surtout essayent de croire qu’il va franchir la porte, revenir avec un grand sourire, comme après une de ses mauvaises blagues.

Ça, ils savent faire les hommes : parler de ce qui n’est pas-là. Évoquer le passé, se créer des liens. Lui et son sens de l’humour vachard, ses saillies cassantes. Pourtant, des blagues, il en faisait de moins en moins. Même avec moi, il ne voulait plus jouer, Maintenant, c’est pourtant de cela dont j’ai envie : faire semblant à mon tour.

Enfin, on me remarque. Une caresse pour trouver une contenance. Pour tout le monde, les mots marquent une certaine réticence. Celle qui me touche, avec une plaisante habilité, ne sait quoi dire. Son odeur, son silence, me sont familiers. Elle vient ici de temps en temps, elle s’assoit sur mon fauteuil, rigole quand je la mords, participe parfois à cette comédie de me parler. Alors, avec un peu de retard, je tente de lui répondre, qu’elle m’explique la situation. Pour la première fois, me voilà contaminer par l’angoisse de l’après. Quand ils seront tous partis, continuerais-je à trouver les miaulements, et elle les mots, pour que notre promiscuité ne devienne pas une absence équivalente à la sienne, à lui dont elles sont en train de causer ?

En des termes que je ne comprends pas : date et discours ; cérémonie et crémation, La seule qui partage mes jours désormais, acquiesce mollement. Elle me paraît elle aussi s’absenter et je me sens, à me faire grattouiller la glotte, paniquée de la voir disparaître à son tour. C’est marrant, comme qui dirait, il me semble à nouveau tout proche quand je m’approprie, trop tard, ses angoisses.

Ses potes aussi se laissent contaminer par ce type de peur. Ils parlent fort, pour dissiper les ombres peut-être. Du côté des hommes, ça pue nettement plus mais ma faim me contraint à rejoindre cette agitation, on se réclame de cette proximité. Seul, celui qui se tait, me paraît y atteindre, je le rejoins et me couche sur ses genoux puisqu’il colonise mon fauteuil. Il se laisse faire, affecté, taiseux. Reposant.

Dormir.

Pas longtemps, je crois. La situation, et ses senteurs, ne s’améliorent pas. Sur la table, où je saute pour la surplomber, le passage est bouché par des bouteilles vides, des tas fumants puants, des voix alourdies et attristées. Tous sont là, attablés ou accoudés, comme si la nuit n’allait jamais finir, comme si nous étions déjà dans l’après : je ne comprends pas de quoi ils causent.

Eux non plus visiblement. Ça me surprend même de la trouver en pleine conversation, sur le canapé, tout ce temps elle ne devait pas être loin de mon fauteuil. Sa hargne a peut-être causé mon réveil. Elle brandit l’enveloppe, d’où s’échappe quelques miens poils noirs, dans un geste accusateur en direction de celui, genoux bien confortables, qui ne saurait se taire davantage.

Des mots sans sens : courage et culpabilité ; égoïsme et responsabilité. Elle, avec qui je vais continuer à vivre, s’en agace. Je perçois nettement le sens de sa diatribe qui troue le silence :

« J’en fais quoi, après, de ses grands mots. Ils excusent que dalle. Putain, j’en fais quoi de ses phrases à la con ? »

Dormir ?



L’épisode précédent est à retrouvé ici.

Un nouveau texte dès dimanche prochain. En attendant, vous pouvez découvrir le premier, « Solidarité insulaire » ici.

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