Sous le charme de Lilian Dawes Katherine Mosby

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Sous la légèreté du roman d’initiation, derrière le contre-plaqué d’une frivolité dénoncée, Sous le charme de Lilian Dawes dépeint les projections du désir. Avec sa plume alerte, son ironie acerbe mais agréable dans sa capacité à nous rendre sympathique chaque personnage, Katherine Mosby signe un roman délicieux, une plongée joliment surannée dans le New-York des années 50.

On pourrait commencer par saluer le souci d’élégance dont fait preuve cette édition de Sous le charme de Lilian Dawes. Lettrines et numéro de page dans un très joli violet font de ce roman un bel objet. Détail sans doute mais ce soin éditorial semble entrer en adéquation avec l’univers feutré, d’une cruauté rieuse et terrible dont Katherine Mosby parvient à rendre l’apprêté et les blessures désinvoltes. Une façon de ressusciter le roman psychologique, de capter les oscillations de la pensée et ses faux-semblant dont Gabriel, un été, fait l’expérience. Celle de la fascination, de l’affirmation de soi, de la découverte d’un milieu moins étriqué, bref de la fin de l’adolescence.

Il faut être fou ou très peureux pour accepter sans discuter ce que le destin nous assigne.

Sous le charme de Lilian Dawes restitue, sans une once de nostalgie, les restes d’un univers mondain, la décrépitude d’un héritage au moment où on en perçoit la fausseté. Katherine Mosby a l’intelligence de ne pas se placer seulement dans la comédie mondaine, dans la facilité de rejeter ce dont on se moque. Son roman interroge les instants de basculements ou, pour être plus exact, le vertige qu’il produise. Tout le romanesque se tient dans ses moments, un peu vide, où soudain se projette la vie que l’on aurait pu mener.

C’était un côté agaçant chez lui : il encombrait les autres de sa sensiblerie, comme s’il était une terminaison nerveuse géante et que le monde ne fut rien d’autre qu’un public qu’il méprisait.

On pourrait alors analyser ainsi ce roman : tous les personnages assez finement captés apparaissent comme des projections dans lesquelles Gabriel aimerait se reconnaître. Une pensée alors pour L’ombre d’un père puisque Katherine Mosby parvient à rendre l’enthousiasme de ses identifications possibles. Sous le charme de Lilian Dawes colle au plus près des pensées prêtées à ses personnages. Le frère du narrateur apparaît alors comme une doublure presque attendue. Une manière de reflet des frémissements du monde intellectuel des années 50. « Appréhender, classer selon la trope de la métonymie » comme s’en amuse un instant le texte. Chercher des structures, des arrières-plans mythologiques, des répétitions dans le récit. En ce sens, le roman d’apprentissage qu’est Sous le charme de Lilian Dawes reprend beaucoup de structures connues, éternelles : l’attirance dans ce qu’elle a d’incestueuse, le désir dans ce qu’il a de craintif. Mais ne nous laissons pas prendre à cette recherche, très universitaire (ces « érudits sans substance»), des « allusions perdues » selon la très belle formule de l’autrice mais évoquons tout de même ce jeu sur la modernité, ce moment où le terme voulait encore dire quelque chose :

c’était le propre  de la modernité que d’être handicapé non pas par notre capacité à faire, mais par notre capacité à voir, dans le sens le plus large du terme. D’où la frustration menant à la décadence, à la paralysie, à la futilité ou, au moins, à l’auto-dérision. De ce point de vue, je suis un homme complètement moderne.

En poussant un rien l’interprétation on pourrait penser que cette oscillation de la modernité est une marque de fabrique des Éditions de La Table Ronde, de Richard Russo à Elisabeth Jane Howard cette vénérable maison d’édition multiplie les romans où les déchirements entre les aspirations contradictoires qu’est la modernité apparaissent. On retrouve dans Sous le charme de Lilian Dawes ce nécessaire refus de l’auto-dérision, prémisses du cynisme. Et pourtant, Katherine Mosby sait nous laisser entendre les charmes de l’affirmation individuelle, le miroir trompeur d’une émancipation familiale représentée par le très beau personnage de la tante.  Réconfortant, comme elle le dit, « de voir l’individualité résister au conformisme ambiant. » Celle qui permet d’entendre que les gens préfèrent être amusés que compris, qui sait que le sentimentalisme et la nostalgie sont des sentiments de second ordre. L’exaltation dans ce qu’elle a de contradictoire donc

cette sorte de bonheur rare qui est proche de la grâce – ces moments où l’on est si complètement et si absurdement heureux que le monde s’imprègne de sublime, comme si un amour immense et vague saisissait dans son étreinte toute cette satanée planète, avec les verrues et tout le reste.

Alors, comme une toile sur « laquelle on peint ses propres désirs », « comme la lumière désire la beauté de ce monde » apparaît l’énigmatique Lilian Dawes avec sa « façon d’utiliser la perspective pour redessiner la réalité ». Quand elle n’apparaît pas comme une invitée sans origine, Lilian est peintre de trompe-l’œil, autre image de ce roman à l’évidence. Elle se pare de visages aussi nombreux que ceux que le désir lui prête. Elle change de nom pour se trouver un corps et un héritage. Laissons au lecteur le plaisir de se prendre à ses métamorphoses.



Un grand merci aux Éditions de La table Ronde pour l’envoi de ce roman

Sous le charme de Lilian Dawes (trad Cécile Arnaud, 296 pages, 14 euros)

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