L’avenir n’est plus ce qu’il était Richard Farinas

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« Une méthode pragmatique de folie », fantaisie débridée, roman d’apprentissage halluciné, récit lyrique sur les pouvoirs de la fiction, portrait en creux d’une génération au seuil de la révolte, au bord de la tristesse. L’avenir n’est plus ce qu’il était nous plonge dans les risibles et rocambolesques aventures de Gnossos Pappadopoulis. Sous les délires mystiques, les paranoïas camées, Richard Fariñas écrit une autobiographie à peine masquée d’un lyrisme et d’une liberté enthousiasmante.

Il est des mythes encombrants, des réputations qui parasitent la réception d’un roman. L’étiquette de livre culte des sixties pourtant n’induit pas en erreur tant L’avenir n’est plus ce qu’il était rend toute la mythologie d’une époque en parvenant à nous en rendre la teneur, disons le poids de vécu et d’incompréhension de ceux ayant vraiment vécu ce dont ils témoignent. Cette exactitude dans l’évocation, cette précision dans la suite de tableaux dont est constitué ce roman échevelé, tiennent pour beaucoup à la traduction de Brice Mathieussent. Tous ceux qui aiment la littérature américaine savent ce qu’ils doivent à ce grand traducteur. On peut malgré tout regretter le choix du titre quand celui américain Been down so long Its looks like up to me évoque davantage les gouffres explorés dans ce roman. Pour donner une image plus précise du contexte politique dont Le futur n’est plus ce qu’il était il faut aussi parler de la très belle préface de Thomas Pynchon. Elle représente un quasi essai autobiographique pour cet auteur dont son traducteur, Nicolas Richard, évoque si bien le mythe dans La dissipation, roman d’espionnage. De cette préface, retenons au moins cette phrase : « j’apprenais grâce à Fariñas à m’amuser de mes propres obsessions. » Les deux romanciers partagent un goût assumé pour les récits de soirées épiques, les farces de la drogue et les complots devinés dans ses délires paranoïaques. Pynchon en fera un signe de reconnaissance d’une société américaine dont la paranoïa resterait le maître-mot. Fariñas ne se laisse pas aussi facilement réduire. Peut-être parce que sa mort, en moto deux jours après la publication de son unique roman presque automatique culte par cette dévotion morbide de l’histoire littéraire, l’a empêché de déployer et de développer ses obsessions dont il sait se moquer.

Symptômes subconscients d’une maladie qui prospère au cœur même de la chair opulente du pays.

Une déclaration dont il ne faut pas dénier la distanciation. Au risque de paraître prétentieux, on pourrait dire ceci : Gnossos témoigne de cette tragique absence de sérieux, de cette manière de « gamberger » en permanence sans jamais vraiment prendre au sérieux ces douloureuses ruminations. Peut-être est-ce là la plus fascinante image de toutes les jeunesses que nous offre L’avenir n’est plus ce qu’il était. Gnossos incarne la provocation, la désinvolture mais aussi une forme de désengagement auquel il donne une forme mystique, ironique donc puisqu’il s’agit toujours d’une vision due à la drogue. Ce si sympathique héros se croit toucher par l’Exemption, il se prétend physiquement neutre, vierge métaphysique pour évoquer ce mythe dont le Courtier en tabac de John Barthe nous fait le récit tellement hilarant. Une histoire de capote trouée dans la seule revanche sera la syphilis.

Des parfums toujours apte à te pétrifier, à dénuder les cellules alvéolées de la mémoire olfactive.

« C’est une chose simple. Il suffit de le raconter. » et Fariñas ne méconnaît aucune séduction du récit mais sait que « si on s’en tient à la vérité, on est trop impliqué émotionnellement » sans qu’il soit pourtant question de « dépasser les bornes du vraisemblable. » La vraie exaltation de ce roman (il serait un peu idiot de la qualifier de juvénile pourtant elle apparaît sans retenue et se laisse parfois aller à des facilités et facéties) tient dans sa confiance éperdue dans le langage. La seule aventure de ce récit est sa mise en récit. Thomas Pynchon nous raconte comment Fariñas a répété dans sa vie, au près d’un auditoire captif, le récit du loup au centre du roman comme s’il s’agissait toujours d’arracher l’attention du lecteur, de lui voler son assentiment et sa participation. L’auteur introduit donc de belles variations de point de vue : L’avenir n’est plus ce qu’il était se révèle alors un roman de dialogues, d’injonctions du héros à lui-même.

comme s’il venait d’ingérer un porridge de confiserie à la crème anglaise tout en contemplant des cartes postales érotiques.

On pourrait alors penser qu’il s’agit pour Fariñas de se situer au seuil de la fiction, des discours savants comme piratés ou les « tartes mystiques » dans lesquelles – pour se protéger de ses propres démons – il faut glisser le doigt, pour affronter les révolutions périphériques pourtant au cœur de ce roman. Plus Gnosos se refuse à participer à la révolte des étudiants contre la pudibonderie de l’institution universitaire ou moins il s’implique dans la révolution cubaine, plus, facile paradoxe, Fariñas parvient à nous en donner un aperçu saisissant. Derrière l’humour, souvent scatologique ou sexuel, de la même façon, dans des formules aussi emportée que « les grottes lymphatiques des limbes », L’avenir n’est plus ce qu’il était donne une image des gouffres d’une personnalité. Au-delà des cigarettes opiacées, du mélange 69 de weed, de la rencontre avec un Boudha dealer à la tête d’une hypothétique conspiration, Fariñas convoque la magie d’une langue qui parvient à chasser les singes hurleurs, les gouffres d’une tristesse toujours sous-jacente.



Un grand merci aux éditions Le Castor Astral pour l’envoi de ce roman

Le futur n’est plus ce qu’il était (trad Brice Mathieussent, 379 pages, 23 euros)

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