Je ne sais rien d’elle Philippe Mezescaze

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Que reconnaît-on dans l’adaptation cinématographique d’un de ses romans ? quel éclairage nouveau sur le mystère d’une mère apporte d’assister au tournage de ce film, de rencontrer les acteurs qui incarnent cette recréation ? Dans une langue à l’élégante pudeur, Philippe Mezescaze transmue cette plongée autobiographique en une interrogation sur le réconfort apporté par la parole et surtout par son abandon à d’autres. Je ne sais rien d’elle touche alors le lecteur quand il s’inscrit dans le partage d’un imaginaire mais aussi dans la recréation que devrait être toute adaptation, qu’est sans doute toute lecture.

La constitution de soi à travers la fiction, dans les douleurs et les délices de l’écriture pour paraphraser l’auteur, interroge, je crois, toujours un certain attachement narcissique à l’évocation des traumas et autres béances dont nous sommes constitués. La force de tels textes tiendrait alors à leur sincérité, une aptitude à se mettre à nu afin d’affronter l’ombre d’une corne de taureau de la trop célèbre formule de Michel Leiris. À mon sens, le plus réussi de Je ne sais rien d’elle est justement l’ombre portée dont s’alimente tout le récit. Très souvent, Philippe Mezescave avoue sa propre ignorance, confesse la reconstruction de ses souvenirs. Doutes et retenue, incertitudes et mystère : la seule valeur, je pense, d’une parole autobiographique est de se confronter à l’absence de transparence à nous-mêmes. Cette difficulté à concevoir celui que nous fûmes intime alors une exigence de style, la maîtrise des circonvolutions seule apte à refléter cette viduité au tréfonds du vrai visage de nous-mêmes. La langue de Je ne sais rien d’elle saisit cette oscillation entre l’évidence de l’image et les apparences, toujours trompeuses, d’un souvenir limpide. Philippe Mezescaze saisit alors des instants, « une apparition, un reflet fugace sur le miroir de mon enfance. » Puisque son enfance, selon ses propres mots, n’est pas une chronologie, il en restitue des « figurations ». L’emprunt au vocabulaire du cinéma ne devant, bien sûr, rien au hasard.

Pour bien donner à voir le charme de ce roman, il faut d’abord comprendre que le narrateur sait que sa personnalité se constitue à l’ombre d’une « digression romanesque. » Pour être parfaitement clair, Philippe Mezescaze se constitue un personnage de livre en livre, devient peu à peu celui qu’il décrit pour guérir de celui que, dans la vie réelle, il peine à être. Avec une efficace discrétion, l’auteur revient sur son passé et ses malaises dans de très jolies formules : « Je me trouvais dans un moment de ma vie où j’étais embarrassé de moi-même. {…} J’étais dans une sorte de divorce avec moi-même » ou encore, de manière plus lapidaire, « je savais. J’étais l’autre côté de la blessure. » Voilà qui amène le narrateur à se poser les deux seules questions décisives de l’autobiographie : d’abord, « serai-je un jour libéré de ce que je ne saurais jamais » puis, dans une sentence qui me semble encercler l’ensemble du processus de création, « Qu’est-ce que je pourrais faire d’autre que de travailler la mélancolie ? »

il est moi et je ne suis pas lui, mortelle évidence, je me désunis, il m’efface.

Dissipons alors un malentendu, Je ne sais rien d’elle jamais ne s’abandonne à la tristesse, son auteur par les phrases si concertées de ce bref roman n’appuie sur aucun des procédés du pathétique. L’émotion est là, elle apparaît dans son mystère, dans son long et mélancolique travail. Au point, très flatteuse comparaison, qu’on a parfois pensé au Charles Juliet de Lambeau. Comme lui, Philippe Mezescaze a grandi à l’ombre de l’aliénation maternelle. Ce roman sait nous en donner des visions fulgurantes (la honte d’aller acheter pour elle de l’alcool, l’éviction sociale, les mensonges – la fausse goutte de lait -, les silences) tant son auteur parvient à figurer ses fantômes : « l’espace d’un soupir, ma mère se glisse contre moi, le temps de régler son pas sur son fantôme, elle disparaît. Ma mère inachevée. » Risquons alors cette hypothèse : si l’auteur parvient si bien à convoquer cette présence de sa mère, ou plutôt son double sous le nom d’Irène, c’est peut-être à l’ombre des rencontres joyeuses dont Je ne sais rien d’elle sait restituer la force.

Pour contrebalancer ce qui pourrait trop facilement se réduire au narcissisme de l’introspection, Mezescaze met en lumière d’abord sa rencontre avec le cinéaste dont le portrait duel serait l’amorce et l’absolu selon la formule par laquelle le romancier décrit leur première prise de contact autour d’un miroir. Ce jeu spéculaire sur l’identification puis la ressemblance, cet écart comme on le disait à la réalité pour en restituer la vérité, est d’ailleurs ce qui m’a le plus fasciné dans ce livre. Je ne connais absolument pas le film tourné par Nicolas Giraud, Du soleil dans mes yeux, à partir d’un précédent livre de Mezescaze. J’aime l’idée de n’avoir que le point de vue du narrateur dont le jugement ne tient qu’à la fidélité à des souvenirs imparfaits. De la première projection, il prétend n’avoir retenu que les mains de l’actrice censée incarner sa mère et opère alors un très joli « coupé au noir » de ses émotions. L’auteur insiste alors sur la manière dont Nicolas, le cinéaste donc rendu si proche, a « instillé les superstitions de sa propre enfance » et sait alors susciter « une magie dans nos enfances distinctes et cependant enchevêtrées. »

ma mère est un astre illisible qui anéantit la possibilité de l’hommage.

Le personnage qu’incarne Philippe Mezescaze n’est jamais transparent à lui-même, s’il se miroite toujours aux mystères de sa mère, de sa dépression et de son alcoolisme, il ne le fait donc aucunement dans un temps linéaire. Il apparaît, à la lettre, comme un figurant de sa propre histoire. De fait, l’auteur incarne une silhouette dans un plan du film tiré de son œuvre. La deuxième très belle rencontre du roman part de cette anecdote. Le romancier rencontre Noah, celui chargé d’incarner celui qu’il fut enfant. Il se produit alors une belle confusion temporelle par une de ces incapacités à s’identifier qui font la reconnaissance à notre propre passé.

Je ne sais rien d’elle introduit alors une habile réflexion sur la ressemblance. L’enfant, pour guérir la souffrance de sa mère s’identifie à elle avant de se trouver d’autre modèle, une nouvelle famille. Impossible alors de ne pas penser à l’histoire assez proche d’Un cadenas sur le cœur de Laurence Teper. Le jeu de dédoublement à la base de la fiction de Mezescaze intervient dans une une filiation usurpée. L’auteur finit par apprendre que son père est juif et contracte une autre amitié avec un condisciple d’internat juif. La ressemblance par projection déjà ; l’ombre de fiction des identifications par lesquelles on se construit. Soulignons toutefois que ce filtre n’altère en aucun cas la simplicité du récit, son émotion éclate, aussi contenue qu’une langue marquée par des chutes de phrases volontairement paradoxales. Une sorte d’élégance en accord avec le joli papier quasi glacé choisit par Marest éditeur dans son très soigné travail éditorial. Au fond, l’essentiel est atteint : Irène, personnage de roman, devient une abstraction, une figuration avec laquelle on pourrait croire pouvoir vivre en acceptant de la laisser à ses silences, à ses mystères. « La vie continuait, saturnienne. »



Un grand merci à Marest éditeur pour l’envoi de ce roman

Je ne sais rien d’elle (153 pages, 17 euros)

 

 

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