Ceux qui ont peur Dima Wannous

peur

La peur de la peur, les dédoublements vertigineux de la fiction, le récit qui se confond avec une réalité dont l’insoutenable horreur apparaît alors. Par la plongée dans la psyché d’une femme perturbée, par la restitution exacte de ses obsessions et de ses gestes, Dima Wannous parvient à dresser un portrait tristement fidèle de la Syrie contemporaine. Ceux qui ont peur dans sa précision charnelle se révèle un immense roman sur nos paniques et nos défenses.

Qu’il est agréable de se plonger sans la moindre réserve dans un roman dont la singularité vous absorbe d’autant plus qu’elle ne cesse de mettre à distance la sensibilité et le point de vue de son autrice. L’histoire de Sulayma qui découvre le manuscrit laissé par Nassim, son amant taiseux et traumatisé, ne ressemble à nulle autre. Dima Wannous installe un dispositif insidieux, le roman repose alors sur une très jolie confusion entre les deux textes, sur une identification à partir du présupposé que tous ceux qui ont peur de la peur se ressemblent, jusqu’à paraître identique par leur capacité à absorber les angoisses d’autrui. Un certain délice à ne plus savoir exactement qui parle, à se laisser prendre dans cette logique dont l’autrice sait nous montrer les lents glissements. Il faut alors le répéter Ceux qui ont peur ne ressemblent à aucun autre texte. Il invalide mes rapprochements. Ainsi, par l’étouffante précision, la simplicité toujours incarnée dont Wannous nous communique les panique et paralysie de ses personnages, on peut penser à Zeruya Shalev, notamment au très beau Douleur. Parallélisme géographique absurde, rapprocher une autrice syrienne d’une romancière syrienne semble une hérésie politique. Et pourtant, toutes deux partent de ce présupposé fort littéraire rendre compte de la souffrance d’un peuple ne saurait se faire que dans l’examen d’un destin individuel. Ou, comme l’affirme Sulayma : « Ma seule présence dans ce monde étrange me rend responsable d’une part de ses malheurs. » Dès lors, le point commun le plus profond reste la façon dont les vies des personnages de Ceux qui ont peur dessine un portrait, forcément spéculaire, de l’inconscient collectif de tout un pays.

Dorénavant, nous dirons aussi qu’à chaque moment de la journée il y a un Syrien qui se met à genoux, forcé de baiser les pieds d’un quelconque officier.

Tout le charme de ce roman tient, je pense, non à son témoignage sur l’horreur de la « folie syrienne » mais plutôt d’une interrogation pressante sur la possibilité même de témoigner. Au-delà de la peur et des multiples facettes, Ceux qui ont peur s’offre alors comme le sentiment de non-appartenance par où l’exil rejoint celui intérieur subi par tous les personnages. Une sorte de parti-pris, disons, psychanalytique anime ce très beau roman. Un des rappels douloureux de ce livre tient alors à la similitude entre nos modes de vies occidentaux et ceux proche-orientaux. Dans un nouveau rapprochement à peine moins absurde géographiquement parlant, on pourrait penser à la très belle interrogation sur le lien entre ces cultures opérée par Oran Pamuk par sa mise en scène, dans La femme aux cheveux roux des variations du mythe d’Œdipe. Mais dans Ceux qui ont peur, le complexe de Jocaste, cet attachement aux peurs du père devient un trou de serrure où apercevoir les raisons d’un trauma. L’école, avant la révolution, devient le lieu « où on les préparait à la soumission, au respect du plus fort et du despote. » Façon de nous forcer à regarder ce qu’il en est chez nous. Nous n’y sommes pas encore, encore que. Les souffrances du père, Dima Wannous sait les incarner (« Celui qui a senti l’odeur de la mort peut-il récupérer le sens de l’odorat ?) dans  un aperçu historique assez captivant pour tous ceux qui, comme moi, ignore au fond tout de l’histoire de la Syrie. Asad el Afaz imposait déjà la division de son peuple. Ceux qui ont peur parvient, dans de très simples scènes, à nous rendre compte des divisions ethniques, de son importance sociale dont l’enfance des personnages témoigne avec une véritable acuité. Sur le chapitre de l’aperçu de la Syrie, il faut d’ailleurs évoquer, au moins, cette nouvelle redéfinition pascalienne de la condition humaine offerte par l’anecdote du slip. Je vous la laisse découvrir.

De nouveau, je suis envahie par un sentiment de perte et de non-appartenance, de coupure avec la réalité. Un sentiment déconcertant de pesante légèreté. (…) J’ai la sensation fugace de ne pas exister.

Le plus passionnant de ce grand roman, en dépit de sa relative brièveté, n’est pas sa grande aptitude à donner un visage à la viduité mais plutôt dans sa façon d’interroger une réalité apparaissant toujours dans les compressions de son irréalité, disons de notre désir de sens et d’être regardé. La voix de Sulayma, dans ses douleurs et dans son flirt sous Xanax avec les crises d’angoisses, intervient dans un désir d’appartenir à sa propre histoire, se confond avec celle de Nassim qui s’approprie sa mémoire pour échapper à la sienne. Si « la folie n’est rien d’autre qu’une forme de résistance » Wannous donne à cette défense des incarnations. Nassim vole la mémoire de cette narratrice si seule que l’on soupçonne qu’elle ait inventé toutes ces voix afin d’échapper à sa propre mémoire. Un très beau jeu de miroir débute alors grâce à la confusion entre la narratrice et l’histoire de celle raconté. On ne sait qui s’inspire de qui, qui ne devient « rien d’autre qu’une idée que je me fais de la vie. » Le personnage de roman est un fantôme en exil, de ce qui pourrait paraître une posture intellectuelle Dima Wannous fait l’incarnation d’un pays, d’une humanité qui nous ressemble.



Merci aux éditions Gallimard pour l’envoi de ce roman vertigineux.

Ceux qui ont peur (trad : François Zabbal, 216 pages, 21 euros)

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