L’école de la confiance 2 -Bérénice

Bérénice

J’avais beau savoir que ça allait se passer comme ça, je n’en reviens toujours pas. Les coups, les gaz et l’échec n’effacent pourtant pas la certitude que nous ne pouvions pas faire autrement. Des semaines de grèves perlées, de manifestations devant l’Inspection Académique, d’AG où les parents d’élèves ne venaient pas, ont nécessité de passer à l’offensive.

À un moment, il ne faut pas rentrer dans le jeu de l’ennemi : on lui laisse les actions symboliques et les représentations médiatiques. À l’hypocrisie du « en même temps » qui lui sert de pensée complexe, préférer une pensée simple : ils veulent supprimer les services publics occupons-les pour qu’ils soient obligés de nous y déloger. Bon, je m’attendais pas qu’il le fasse avec l’« humanité » dont ils font preuve pour les reconduites à la frontière ou pour réprimer du gilet jaune.

Là, couchée par terre avant d’avoir le temps de sortir nos cadenas pour nous attacher ensemble, gazée, j’ai l’impression de revenir aux pires heures de Sarkozy, celles où en tant qu’instit, femme de gauche, engagée dans la défense de la culture et du bien commun, je me sentais en permanence la cible de ses politiques. Difficile de ne pas croire que tout se barre de plus en plus en couilles.

Je ne vois plus rien, des souvenirs seulement. À se demander pourquoi je vois une partie de ma vie défiler devant moi. Amusant, pour ainsi dire, tant ses souvenirs convergent vers une vision militante de moi-même. Tout le reste s’efface comme si les manifs, les blocus universitaires, les AG avaient été seulement des intermittences de mon existence. Je m’étonne de ne voir aucun visage aimé. Plus je tente de les convoquer et plus ce sont des gueules de militants, de mecs surtout que je croise sporadiquement depuis des années. Navrée à chaque fois de voir à quel point leur action politique semble avoir été conçue, dès le début, pour se faire une place au soleil. Ces cons-là ont réussi à donner une légitimité à leur paternalisme donneur de leçons.

Mon amertume elle-même ne me paraît d’ailleurs plus si justifiée. Rien qu’un sale goût dans la bouche. À moins que ce ne soit, soudain, la certitude de lutter nous aussi pour des petites ambitions personnelles qui nous tiennent debout. Dès la première réunion avec les parents d’élèves, pour planquer leur inaction, ils ont su me le reprocher à demi-mots : je me battrais contre cette réforme uniquement parce qu’elle va supprimer mon poste de directrice d’école. Moi, je leur laisse. S’ils avaient la moindre idée des emmerdes qui vont avec… Une cohorte de soucis, des tombereaux de responsabilités et on se fait gazer pour ne pas les déléguer.

Cette première réunion aurait dû m’aider à comprendre que ça allait finir ainsi : une confrontation de points de vue irréconciliables, l’affrontement déjà. Un lourd passif d’accord mais rien je crois ne m’empêchera d’être révoltée par les dissensions qui séparent des avis au fond similaires. Rien ne peut rester dans cet état de dégradation concertée qu’ils n’osent même plus appelé gestion managériale.

Heureusement, il m’arrive d’oublier que la politique, surtout dans une petite ville de la proche banlieue d’une métropole de moyenne importance, se réduit trop souvent à une question d’égo. Quand je l’ai revu, je l’évitais jusqu’alors, j’ai trouvé belle la colère du représentant élu des parents d’élèves. Il parlait aussi bien que lorsque je l’ai séduit par mon silence faussement attentif. Un écart entre adultes mariés, un peu trop d’alcool à la buvette le soir de la fête de l’école.

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Désormais, s’il devait m’en rester une seule image, ce serait son acharnement à poursuivre nos rencontres, la pénombre d’une voiture dans laquelle on se rhabille, son empressement à s’écouter parler plutôt qu’à me satisfaire. Aucune culpabilité de ma part, ma seule rancune est qu’il ait tout fait capoter en se sachant pas passer à autre chose. Intrigue et allusions, cabale et coups bas. Et le voilà associer avec des ennemis objectifs. Je me souviens surtout de ma tristesse de ne pas l’entendre interrompre cette sociale-traître de dentiste nous demander, avec l’aplomb qu’elle doit mettre à dire que ça va pas faire mal ou empocher (sur le dos de la Sécu) ses factures exorbitantes, où était marqué dans la loi que le remplacement du directeur d’école par un proviseur de collège allait supprimer des postes ; où était-ce inscrit dans le marbre que l’éducation nationale allait avoir recours massivement à des contractuels ? Instrumentaliser des idiots utiles finit toujours par vous retomber sur la gueule.

Peut-être que j’accorde trop d’importance à ma pauvre petite personne. Le samedi suivant, dans le grand amphi de la fac de droit (que de souvenir quand j’ai vu qu’un E avait été, une fois de plus, ajouté à sa dénomination officielle pour coller à sa réalité politique), les parents d’élèves ne se pressaient pas. Pas besoin de tensions personnelles pour que les gens ne se bougent pas tant que leur statut n’est pas directement mis en cause. Encore une fois, je n’échappe pas à cette remarque inutilement acerbe.

À ce moment-là, j’étais presque guillerette, amusée en tout cas par ce graf, unique lumière dans cet univers grisâtre de couloirs, dont la formule résume bien notre impasse écologique : « moins de banquiers ; plus de banquise. » Ici aussi ça craquelle. Les restrictions budgétaires délabrent le décor bien davantage que les occupations en réaction à une sélection de classes à l’entrée de l’Université ou à l’augmentation, phase de test avant de la généraliser et de privatiser les facs, des droits d’inscriptions pour les étudiants étrangers.

À m’y revoir, me revient toute la pureté de l’exaltation des occupations dont il ne reste que des initiales : LMD, CPE. L’envahissement du jargon bureaucratique surtout. Mon agacement a peut-être commencé ici Peu de présence étudiante, il me semble résignés. Pour un peu, je verrais dans la trajectoire de mon militantisme l’aveu d’un échec sans cesse repoussé. Au moins nous sommes nombreux à le partager, à résister encore contre la fatalité d’une absence d’alternative. Le néo-libéralisme, « ni de droite ni de gauche », ne parvient pas tout à fait à nous imposer sa vision de la réalité. Un autre monde est possible, t’en souviens-tu ?

Ça, les souvenirs font salle comble, pas de problème. Salutations chaleureuses aux camarades, signes de tête aux collègues et autres grévistes dissidentes. Je me sens flatter, admettons, de me voir bombarder chef du bureau. Responsabilité piégée comme n’importe laquelle en période de grève générale. Déjà, une collègue narquoise conteste mon autorité. Faut bien une cheffe. Autant qu’elle ait de l’ascendant et de l’expérience.

La limpidité de mon souvenir ne tient pourtant pas à cette évidence. Un surplus plutôt de visages du passé, des gestuelles inchangées dans leurs exhortations comme si tout complotait pour me ramener au temps où on y croyait vraiment. Maintenant, je ne parviens à y voir autre chose qu’un vague remord, un ensemble d’occasions manquées.

De tous ces mouvements, en ai-je raté un seul ?, je revois les parades amoureuses, je m’attriste de voir que leurs auteurs, mieux installés, semblent les répéter. Lui, avec son petit chapeau, zonait déjà dans des études de socio qu’il ne parvenait à mener à terme, il occupait déjà de vagues responsabilités dans un syndicat méridional. Il a gardé sa façon d’expliquer le monde à de petites minettes pour mieux les foutres dans son pieux. L’autre, un petit qui pérore, est-ce qu’il continue à commencer toutes ses phrases par « nous au SCALP » ?

Tout près de moi, des sirènes retentissent, des flics passent douloureusement à côté de moi. Je ne préfère pas entendre leur phrase, quelque chose avec « on l’a loupé, fout lui les menottes… » Je n’entends rien d’autre que mes souvenirs envahissants quand ils virent à la rancœur. Des accusations personnelles pour ne pas voir le ratage. Je suis blessée et estourbi, l’occupation ne va pas tenir. Au moins, me voilà en train de me sacrifier pour ce mouvement.



Le premier épisode est à découvrir ici. Le troisième sera publié dimanche prochain. Mes autres textes sont à découvrir ici.

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