Mauvais anges Mènis Koumandarèas

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Athènes, immédiat après-guerre, entre une mélancolie doucereuse et une nostalgie éperdue, Mènis Koumandarèas charme par son art très certain du portrait. Suite de récits où s’enchaînent les rencontres, Mauvais anges dessine, avec acuité et une impressionnante sûreté du trait, des fantômes, autant de miroir d’une jeunesse inquiète. Un très beau portrait de l’auteur dans ses effacements.

Remercions les éditions Quidam, assez logiquement dans leur collection « Made in Europe », de nous permettre d’un peu moins mal connaître la littérature grecque. Sans vrai rapprochement se saisir de l’occasion pour rappeler qu’il faut lire le magnifique Hôtel Rouge de Maria Efstathiadi. La même remontée des souvenirs enfantins. Mais Mauvais anges touche d’abord par sa plongée directe et emphatique dans la vie d’un quartier dont Mènis Koumandarèas donne à voir les strates sociales dans une langue épurée mais jamais simpliste tant elle ne dédaigne pas les chutes et les conclusions morales et mélancoliques sur toutes ses présences enfuies. « Les relations humaines finissent-elles ainsi ? » Sur les traces de l’auteur, dans les pas de cet adolescent dont il rend si bien les inquiétudes (les examens qui approchent, les amours qui ne viennent pas), on se le demande aussi. Il faut alors le dire aussi simplement que Mènis Koumandarèas parvient à capturer les évidences qu’il poursuit : chacun des dix récits, centré sur un personnage pour lequel le narrateur ressent une trouble attraction, nous fait comme toucher du doigt la réalité disparue qu’il met en scène.

je barbouillais du papier, et m’efforçais maladroitement de remplacer la vie par une autre, plus riche, plus généreuse. Comme si chacun de nous avait plusieurs vies…

Un séraphique receveur de métro, une femme de générale dont la peinture attire le narrateur, un prof de gym aussi perversement tentant que l’exhibitionniste Polybe, la mémoire d’un arbre coupé, Mauvais anges nous livre toute une mythologie, une série de tentations dont il ne reste que l’espoir. Pour donner à voir l’ensemble de son temps retrouvé Mènis Koumandarèas nous raconte, avec une délicatesse, si vraie qu’elle ne peut être que rieuse, des rencontres inabouties, des images tenaces pourtant autant que l’arrière-plan historique que ces « bons revenants » incarnent chacun à sa déchirante façon. Avec une certaine moquerie vis-à-vis de lui-même et son attachement à ses souvenirs, le regard bourgeois du narrateur dénonce l’hypocrisie du désir d’ordre de la Grèce de l’après-guerre. Roman de l’adolescence, Mauvais anges est aussi celui de l’ambivalence. Si Mènis Koumandarèas restitue l’atmosphère d’Athènes (cinéma et concert, dîner et café de l’initiation à la vie noctambule) dans la toute fin des années 40 c’est surtout par la feinte naïveté du narrateur. Lutte contre le communisme, la sécurité et son conformisme et cet antisémitisme si bien évoquée dans le très beau récit « La Juive ». On pense d’ailleurs à Ruth Kluger et la la façon dont elle racontait la gêne revendicative avec laquelle elle refusait de cacher son tatouage de déportée. Mauvais anges, au-delà des hésitations d’une orientation sexuelle, espère l’initiation d’un regard « comme s’il y avait-là une faute cachée, dans laquelle nous avions notre part. » Si Mènis Koumandarèas prétend convoquer des présences, comme le raconte très bien le récit conclusif, « l’innocence d’une époque disparue » lui paraît déjà entachée. La seule pourtant avec laquelle il doit vivre, la seule à laquelle il parvient à rendre substance et matière, émotions et ratages.



Merci à Quidam éditeur pour ces présences.

Mauvais anges (trad et postface : Michel Volkovitch, 227 pages, 20 euros)

 

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