Confession téméraire Anita Pitoni

9782889600045

Auto-portrait en inquiétude. Dans une série de récits, de nouvelles pleines de basculements, toujours à la première personne, toujours à l’écoute d’échos fantastiques, Anita Pittoni capture les angoisses et les retours d’une sensibilité magnifiquement déchirée. Dans sa très forte cohérence composite, Confession téméraire tend un miroir, onirique et inquiet, à notre besoin de transparence intime.

Il est des livres saturés d’échos, de bribes et de détails, de panique et de retours à la normal, dont vous vous sentez proche.  J’aime toujours les présences clandestines, les auteurs un peu oubliés qui signent des textes fragmentés mais portée par une sourde et distanciée urgence. Les éditions de la Baconnière ont la grâce de publier ce genre de livres dit mineurs, élégants, dans lesquels transparaît une présence. Anita Pitonni apparaît alors comme une de ses autrices dont on ignore tout mais dont on garde l’œuvre dans un coin de sa bibliothèque, ému. Après avoir été une créatrice textile, dans l’immédiat après-guerre, elle crée, à Trieste, Lo Zibaldone, une maison d’édition visiblement dans son sens le plus fort de carrefour et cénacle d’une certaine vie intellectuelle. La confession téméraire serait, pour ainsi dire, le négatif de cette vie brillante, de cette activité éditoriale dont son rôle de femme souligne toujours l’humble matérialité, le soutien effacé mais sensible.

il y a chez moi, tel un maître, un chagrin profond qui se trouve là, muet, serein comme un chef de famille à sa place attribuée. {…} Depuis sa place, il veille sur moi tout entière, et je me fie à lui. C’est justement ce lien familier avec ce maître qui m’ôte toute possibilité de tristesse. Il me rend légère, me procure un sentiment de sérénité et de joies délicieuses. C’est lui qui me tient en vie, qui me donne la vie.

Une sorte de partage, je crois dans la mise à nu d’une « mélancolique solitude dans mon désert personnel. » Le plus plaisant de ce livre demeure dans sa capacité à nous déstabiliser précisément pour capturer ce qu’« apportent les menus faits de la vie, des faits aléatoires, à la création poétique. » On pense alors parfois à Pierre Cendors pour cette aptitude à éclairer cette solitude paradoxale, créatrice, où le Je est un fantôme, une persistance onirique. Le livre, hormis deux témoignages d’amitié loin d’être inintéressant dans leur forme déliée (« Cher Saba » et « La cité de Bobi »), se compose de deux recueils de ce que l’on oserait nommé des proses poétiques ou plus exactement des apparentes nouvelles dont la tonalité fantastique paraît très miteleuropa dans son basculement dans le cauchemar sert à cerner une individualité défaillante. Le quotidien, sans date ni lieu s’incarne alors dans une inquiétude dont les motifs apparaissent en des variations. Dans des procès paranoïaques, des conflits de voisinages où soudain une trappe s’ouvre au plafond, dans des bâtiments où l’entrée au comble mortifère, à leur vision révélatrice, semble interdit à tous sinon à son double, insidieusement et en dépit de toute rationalité dresse un portrait de celle qui dit Je. À la toute fin de ce premier morceau d’intimité, comme on déroule une pelote, la piste autobiographique est affirmée comme si chaque événement était capturé dans un frémissement, un pressentiment intime et antique dont tout le livre tente de révéler la trame.

Je crois que la technique cinématographique – le jeu des images – pourrait, mieux que l’écriture – parvenir à rendre la similitude des faits – vécus et imaginaires – éparpillés dans le temps, qui à un moment donné s’agrègent et, ainsi agrégés,  agissent et se concentrent en une idée fulgurante, pour se dissoudre, haletante de désir, dans de nouvelles combinaisons.

Le second recueil, Les saisons, paraît partir à rebours : de l’intime vers les coïncidences fantastiques qui en révèle l’insurpassable part de rêves, d’hasards-objectifs, susceptible d’en faire une matière poétique. On peut alors penser, avec une once de déception, au récit d’une (dé)illusion amoureuse. Situation cependant topique. Les récits de la première partie redisent avec obstination le point d’ancrage de cette rencontre amoureuse à la fois idéalisé et rendue dans ses invariances et autres dominations. La narratrice regarde un homme qui écrit, la méprise de se laisser submerger par l’inquiétude. « La promenade » nous révèle d’ailleurs la part d’imaginaire, de formation philosophique. À l’instar de Federico à son balcon, le roman fou de Fuentes, Anita Pitonni invente, vie sans doute, ce moment d’inspiration avec Nietzsche. Une façon, au passage, de considérer toute son œuvre comme une correspondance. Une lettre perdue.

Folie de la connaissance ! me suis-je dit avec l’impératif lucide de l’épouvante.

Au-delà d’une histoire d’amours, dont silence et jalousie sont si parfaitement mis en écho, Les saisons ne tarde pas à nous surprendre par des saisissements où l’incertitude du sujet semble seule apte à rendre son inquiétude, son exaltation aussi.  Vous l’aurez compris, par ces savants dispositifs narratifs, Confession téméraire est un livre d’enthousiasme, d’enchantements d’instants qui se répondent. Un livre dont les images, comme un bouquet de cyclamens, perdurent. Notons que les éditions de la Baconnière ont prévu, en 2020, de publier le journal d’Anita Pittoni, j’ai hâte.



Un grand merci aux éditions de la Baconnière pour la découverte de ce très grand livre.

Confession téméraire (trad : Marie Périer et Valérie Barranger, 209 pages, 20 euros)

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