Ce qui est monstrueux est normal Céline Lapertot

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Récit clinique d’un inceste mais surtout plaidoyer pour la capacité de rebondir, par la lecture et l’écriture, après un abus sexuel, Ce qui est monstrueux est normal parvient à restituer l’insupportable de cette situation, de la misère et des infimes chances d’en sortir.

Il faut d’emblée confesser la gêne née de ce livre, de celle qui m’a fait hésiter à rédiger cette chronique. Rappel essentiel à la prudence dans le choix des mots afin qu’ils ne blessent pas en opérant une manière de jugement de valeur sur la vie et la viabilité à en rendre compte. On pourrait alors approcher ainsi notre gêne devant l’horreur et la rédemption présenté froidement et avec une sécheresse concertée : le style, je crois, n’apparaît pas dans une pétition de principe, son essai surtout ne devrait pas être commenté. Il survient et séduit, je crois, seul, dans son évidence, son décalage. Le perpétuel commentaire de sa prose, voire la certitude que l’autrice en toute transparence maîtrise son propos et ses aléas, serait peut-être le défaut majeur de Ce qui est monstrueux est normal. La vraie gêne venant, bien sûr, de l’outrecuidance de mon jugement. Qui suis-je pour décréter ce que serait le « beau » style ? Une remarque néanmoins, quitte à nous mouiller. On sent chez Céline Lapertot une indéniable tension vers une transparence, disons puisque ce modèle est cité, racinienne. Une élégance, une cadence dans le propos le plus nu possible. On peut trouver, ça n’engage que moi, ce style un rien scolaire, marqué par un respect scrupuleux (professoral serait-on tenter de dire si on était de mauvaise foi) de la langue.

Quel poids accordons-nous à la violence. Elle peut-être belle, dans un roman, la plus poétique et la plus indignée soit-elle.

Le style comme essence de l’écrivain soulève alors une seconde réticence. Disons-le ainsi même si c’est vaguement dégueulasse : il pointe dans Ce qui est monstrueux est normal une certaine naïveté.  Il faudrait surtout préciser ainsi le propos : on aimerait croire que la lecture éloigne la misère, que la culture offre une élévation sociale et spirituelle et surtout que l’écriture soit seule apte à susciter cette « capacité infinie de rebondissement » au centre de cette confession. On dénonce ainsi sans doute le confort de notre vie de paisible angoissé.

Bien sûr, toutes ces réticences (dont on voudrait tant qu’elles ne soient pas hautaines) s’avèrent au cœur du propos de Lapertot. Son récit est implacable précisément pour partager l’horreur de cette situation d’inceste en soulignant toute ces complicités implicites. Ce qui est monstrueux est normal reprend ce lieux-communs de la mémoire : l’écrivain serait celui qui traverse les lieux. L’autrice sait nous en donner la saveur, toute la monstrueuse normalité. Portrait social sans concession de ce milieu dont la culture et l’éducation furent les portes de sorties. Toute la force de ce récit (qui n’en manque pas) est son regard sans condescendance pour s’immiscer au plus près précisément de cette complicité. Le plus insoutenable de cette situation, Céline Lapertot insiste là-dessus, est le besoin d’être aimer qui créer une sorte sinon d’adhésion du moins une très grande difficulté à réagir, une quasi impossibilité à refuser ce quotidien dont la monstruosité s’efface devant la normalité. L’ivresse du beau-père, soigneusement non-nommé, les rires qu’il suscite pour se doter soi d’un peu d’une dignité dont le défaut partout paraît, la passivité maternelle. La façon essentiellement dont la situation socio-économique semble sans issu. Alors, le plus dur à encaisser, le plus fort du récit, devient la façon dont l’autrice se confronte, quotidiennement, à cette reproduction sociale. Devenue prof, elle côtoie cette misère si bien connue, elle porte cet espoir qu’une bribe, l’ombre d’un souvenir, se reportera peut-être sur l’un de ses élèves. Voilà pourquoi, on s’en veut de qualifier certains passages de Ce qui est monstrueux est normal tant, au fond, on veut continuer à partager cet espoir. Reste à savoir, selon l’antienne de Gide répéter à satiété, si on ne fait pas de la mauvaise littérature avec des bons sentiments. Pour ne pas s’ériger en censeur moral, on pense que la littérature doit demeurer ouverte à toutes contradictions, être capable d’accepter l’urgence d’un témoignage dont il est impossible de réfuter le bien-fondé comme tous les sentiments distingués, les fictions les plus échevelées.



Merci aux éditions Viviane Hamy pour l’envoi de ce récit.

Ce qui est normal est monstrueux (91 pages, 12 euros 50)

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Un commentaire sur « Ce qui est monstrueux est normal Céline Lapertot »

  1. Vous soulevez ici une question intéressante. Certains livres posent à la critique littéraire un dilemme moral. Par la gravité et la sincérité de leur contenu, ils ne devraient être soumis à aucun jugement, seulement écoutés, au mieux compris. En même temps, ils prennent une forme littéraire, se soumettent à ses critères et, rien que par l’envoi qui vous est fait d’un exemplaire, font appel à un jugement esthétique. Pour ma part, quand je lis de tels livres, je les considère comme des témoignages et suspends tout jugement, mais je ne tiens pas un blog de critique littéraire 😉

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