Le théâtre des merveilles Lluis Llach

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Les résistances du règne de l’illusion. Avec un charme presque primesautier, Lluís Llach emporte le lecteur dans la vie d’un théâtre durant la guerre civile puis la dictature franquiste. Jouant de la distance avec son protagoniste, un baryton célèbre, Le théâtre des merveilles, se présente comme une fausse autobiographie et offre alors une réflexion sur la musique sans pesant symbolisme.

Une histoire racontée comme de loin, un personnage principal paraissant imperméable à tout ce qui n’est pas la musique, un récit si saturé d’ellipses qu’il semble parfois précipité. On pourrait presque penser que Lluís Llach montre une certaine réticence à se laisser porter par la mécanique enthousiaste, simple et rôdé comme un spectacle de variété, de ce grand roman populaire qu’est Le théâtre des merveilles. L’auteur use à ce propos d’une sophistication narrative peut-être pas indispensable. Dans Les femmes de la Principal, Lluís Llach délaissait la linéarité du récit au profit d’une révélation des crimes du passé, des mensonges du présent. Lui aussi chant de la puissance des femmes et de leurs sacrifices, Le théâtre des merveilles emprunte aussi cette piste policière. On peut s’en passer et se laisser prendre à l’enthousiasme joyeux de ce roman. La littérature sait si peu en rendre compte.

Peut-être que tout est faux pour tenter de trouver où est la vérité.

S’il fallait se laisser aller aux approximations d’une généralité, la littérature catalane m’a toujours semblé entretenir avec l’illusion référentielle romanesque (le pacte de réalité peint dans le récit serait une reproduction exacte d’une réalité univoque) un rapport plus expérimental. On pense ici à Enrique Vila-Matas ou bien sûr à Jaume Cabré dont Le théâtre des merveilles se déroule dans le même univers que Voyage d’hiver. Lluís Llach parvient parfaitement à mimer la simplicité de ton, la sympathie qu’elle suscite, d’un roman d’initiation. Après une première partie réussie par son regard ironique sur la CNT dans le monde du spectacle, on suit le jeune Roger qui part à la découverte du monde suite à la mort de sa mère.   Notons d’ailleurs le superbe personnage de Mireia. Lluís Llach sait capturer une atmosphère en quelques pages. Le roman semble d’ailleurs se construire sur une suite de séquences comme si l’auteur s’amusait à déjouer les attendus de son récit. Comme le dira un des personnages : « En réalité le théâtre n’est qu’un ensemble de déviations tolérées. » De la même façon que le roman évoque sans insistance la retirada, l’horreur d’Argèles, les arrangements de la guerre civile, les déviations dont il sera question ne sont pas celles croisées sur la scène du Maravillas (situé sur l’avenue Paral.lel : déjà les déviations de la fiction), celles de la sexualité et autre nudité censurée, mais celle de la fausseté de la fiction. De fait, Le théâtre des merveilles se présente comme une fausse autobiographie de Roger Ventos et, qui sait, vraie représentation de la vie de Lluís Llach. On connaît tous l’anecdote, célèbre chanteur contestataire, e, interdit de chanter son hymne de résistance au fascisme franquiste, il le laissait chanter par son public. Ne me remerciez pas si vous avez maintenant l’air de L’estaca dans la tête. Une des pistes d’interprétation de ce roman, si facile à lire au premier degré, serait alors une incarnation de l’auteur par cette voix en absence.

À présent, il se voyait là, au milieu de tout ce luxe, comme un minuscule élément d’une expression artistique au service du plaisir, quasiment exclusif, d’une classe dominante qui, bien entendu, dominait et manipulait la culture.

Même si, comme moi, vous n’avez jamais rien compris à l’opéra, vous vous interrogez sur cette étrange manie de rejouer en quête de pureté la même partition plutôt que d’en inventer de nouvelle, il est très facile de se laisser porter par cet ample roman. La musique y est toujours double. Face à cette musique savante, Lluís Llach place celle plus populaire jouée, soir après soir, dans des arrangements douteux, au Maravillas. Le chant devient une façon d’approcher un au-delà des mots, « cette chose intime que les hommes ne connaissent pas bien et qu’ils appellent âmes. » La métaphore opératique prend alors tout son sens spéculatif : faut-il, comme en apparence Roger, ne rien ressentir pour communiquer l’expression ? Lluís Llach a l’intelligence de laisser la question ouverte. Comme d’ailleurs, ce symbole d’une résistance toujours ambivalente représenté par ce théâtre des merveilles. Le roman se consume aux derniers jours de Franco, le symbole reste en suspens. Le plus passionnant les jolies pages sur les coulisses de la musique, son apprentissage et sa pratique, l’amitié qu’elle fait naître, sa séduction et son dépassement de soi.



Un grand merci aux éditions Actes Sud pour l’envoi de ce roman.

Le théâtre des merveilles (trad : Serge Mestre, 388 pages, 23 euros)

 

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