Une santé de fer Pablo Casacuberta

casacuberta

Les pouvoirs du langage dans une comédie grinçante où les imposteurs, conscients de leur charlatanisme, se révèlent les plus à même de déjouer les fictions de continuité et autres images intérieures qui nous construisent. Avec une très belle construction, dans une langue toujours en tension vers un autre état de signification, Pablo Casacuberta scrute nos rapports à la mort, à la maladie mais surtout à la guérison censée être apportée par leur mise en récit. Sous son apparence de simplicité et d’évidence, Une santé de fer propose une belle réflexion sans solutions toutes faites.

Il est des livres qui rentrent curieusement en écho avec une certaine actualité. Peut-être avez-vous suivi l’étrange haro sur l’homéopathie qui sévit en France en ce moment. Loin de moi l’idée de prendre parti sur ce sujet que je connais. Certes, le monopole de certains laboratoires interroge. Mais le mépris marchant de certains praticiens allopathiques, leur rationalisme confondu avec une rentable productivité… Pour clore le sujet disons seulement cela : toute mon enfance, aujourd’hui encore, j’ai été soigné par cette croyance d’une guérison du mal par le mal ; à mon grand amusement ça a vaguement fonctionné. Il faut néanmoins reconnaître que ce genre de soin aime flirter avec l’étrange, le sectaire et que le soin par les plantes devient vite celui par une écoute et une importance déraisonnable à l’individu, à ses choix et surtout à sa propre responsabilité dans sa maladie. Un fond psychologisant jamais très claire pour ce discours.

Douleurs causées par un récit, qu’on doit d’abord invoquer avec des mots et des images juste pour commencer à les sentir véritablement.

Pablo Casacuberta s’empare de l’homéopathie comme un contre-discours de comédie. Et on s’amuse : le docteur Svarsky s’avère une caricature assez fine, renseignée, pour fonctionner comme un miroir possible du roman : « car il se décrivait comme un devin, un charmeur de serpents, ou un marchand d’illusions. » On touche-là à un des charmes profonds de ce roman : sa force de proposition d’interprétation qui aussitôt résiste. Le lecteur se trouve pris lui aussi dans cette autopsie des imposteurs dont joue Une santé de fer, il pose des diagnostics, interprète le tableau clinique de Tobìas avant de comprendre que lui aussi est un mensonge. Le roman acquière une vraie densité dès que sa satire débouche sur un autre chose, sur cet insaisissable que l’hypocondriaque Tobìas, le narrateur, poursuit assidûment dans une communion maladive avec sa mère et, il l’espère, avec son défunt père.

un pont à la fois plus ténu et large que la simple écoute, qui lui avait permis d’ausculter l’être entier, y compris les douleurs et les failles spirituelles que l’on vit comme des maladies.

À l’instar de Scipion (encore un roman, autant qu’il m’en souvienne, poursuivi par l’ombre du père), Pablo Casacuberta sait s’emparer d’un personnage odieux, geignard, pour nous le rendre non pas sympathique mais à notre image. Tout au moins, pour ceux qui aiment garder une haute image d’eux-mêmes et ne savent pas imposteur, la candeur de Tobìas devient une incarnation achevée de narrateur. Une impression d’être moins présent au monde, qu’il nous appartient moins, que nous le percevons mal comme la traduction de l’urgence à compenser cette perte, à en témoigner. Peut-être que chaque narrateur pourrait se définir par ce genre de sensations : « Parfois, on était simplement la manifestation d’un autre, le simple appareil locomoteur d’une volonté et de désirs étrangers. » Le grand miracle de Une santé de fer est alors d’approcher son personnage par l’appropriation de sa langue, de la temporalité qui lui est proche. Le romancier s’empare de la queue de comète du romantisme et ses croyances spirites. De Victor Hugo à la société Blavastsky, on ressuscite des présences, on s’accroche à la continuité du moi fut-ce au prix de se croire, jusqu’à le devenir, malade. Immense, ridicule, touchant, oisif romantique en quête d’état second, Tobìas aura littéralement le cœur brisé et s’appartiendra lui-même dans des moments de flottement, entre souvenirs et évanouissements, dont Pablo Casacuberta joue pour tisser un au-delà de la simplicité de son intrigue : une nouvelle fois mourant, Tobìas se rend chez son médecin en pleine crise conjugale et inondation, toutes deux fictives comme des actes manqués. Rencontres cocasses et remémorations amères s’entremêlent alors avec un très joli sens du rythme et surtout de la gravité derrière la farce. Une santé de fer est un grand roman sans doute surtout parce qu’au moment de refermer cette chronique on voit toutes les interprétations laissées de côté : le jeu sur la vie intérieure et ses contradictions charnelles, le discours militaire comme contre-imposture…



Un grand merci aux éditions Métailié pour l’envoi de ce roman.

Une santé de fer (trad : François Gaudry, 208 pages, 18 euros)

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