Supplément au voyage 2

J’ai besoin de tremper dans leur drame, de toucher leur façon d’être, de baigner dans la chair vive. Au diable l’ethnographie ! Michel Leiris, L’Afrique fantôme.

Nantes en milieu de matinée : une terre étrangère dans son calme provinciale. Autour de la gare, les travaux suintent l’ennui et la normalisation. Cette vision poussiéreuse survient telle une subsistance de mon voyage et de ses permanentes reconstructions imagées. Comme, d’ailleurs, ma façon de rattraper mon habituelle avance en arpentant le biotope est un résidu tenace de l’acclimatation passive qui caractérise, paraît-il, n’importe quel ethnographe dans un nouveau milieu.

Comme si l’image de l’ailleurs se construisait dans la conscience des similitudes avec celles de l’ici. Dans des jeux de mots pas terribles aussi. Sans plan préétabli, me voilà en train d’errer dans ce qui ressemble fort, mais oui, à un jardin d’acclimatation. Dans une vie un peu moins mal faite, j’aurais pu rencontrer un spécialiste chevronné des plantes brésiliennes. Il aurait éclairé les curieuses images qu’elles éveillent.

Les serres sont fermées. Du dehors, j’en aperçois les floraisons tropicales. Ne cédons pas à la réduction de la désillusion. Je ne cesse de le rabâcher à mes élèves : les faits sans fioriture, les symboles seulement si vous avez trouvé une interprétation globale. Facile à dire.

Je fais le tour de ce Jardin des Plantes parfaitement paisible. Pendant que je me répète les phrases qui constitueront le récit de mon deuxième jour me voilà rattrapé par les coïncidences dont sont taillées les récits de voyage. Un banc à l’ombre de ce qui ressemble à un pin du Paraná. Araucaria angustifolia me précise opportunément une affichette. Notre folle angoisse, je crois, fleurirait plus difficilement si on la cataloguait, on lui apposait une autre langue, savante et évocatrice. Je reprends mon récit qui ne procède pas autrement.

4 janvier 19

Incessants contre-temps de mon arrivée sur mon terrain d’observation, inénarrables tracasseries administratives. Les autorités locales affirment leur main-mise sur un territoire trop vaste. Rien à y voir décrètent-ils. Ma curiosité les interpelle. Mon interlocuteur, au bout de la piste goudronnée, aux avants-postes de la sauvagerie aurait-on dit à une autre époque, montre une clairvoyance peu commune. Sous sa suante lassitude à aucun moment il n’est dupe du trompe-l’œil de ma prétendue observation de la flore menacée. Pour lui, sa disparition est depuis longtemps recensée. Tout ce qui est catalogué, cartographié ne nous appartient plus.

L’ethnographe apprend vite une autre langue : celle d’un intérêt partagé. Le douanier informel laisse entendre qu’il m’a reconnu comme l’un des poursuivants des dernières tribus isolés. Les rumeurs se répandent, elles font état, d’après mon interlocuteur gourmand, de résurgences cannibales, de réclusion d’une tribu dont le langage n’aurait été entendu que lors de la satiété de ses saturnales. Bien sûr, l’homme en face de moi est le seul à pouvoir me mettre en contact avec un guide autochtone qui pourrait me mener, à quatre jours de pirogues, au seul témoin encore vivant de cet impénétrable sacrifice. La musique trop entendue du mensonge.

Je m’interromps avant d’en reprendre le refrain. Le soleil s’estompe, la faim excuse mon désir de mouvement. Peut-être en ai-je trop fait sur les difficultés d’approche de ce lieu vide où l’essentiel de ma recherche s’est déroulée. L’enfermement des espaces infinis voilà ce dont, si j’étais moins mauvais témoin, il me faudrait rendre compte. Une absence totale d’opposition, pas même la résistance passive de témoins récalcitrants et vénaux. Rien que des promesses et de l’irréalité.

Par comparaison, tout ici devrait m’apparaître déraisonnablement vrai. Une sorte de dialogue avec une réalité supérieure, des entretiens où persiste la possibilité de représenter le monde autrement. Je reprends ma marche et avec elle me revient l’espoir de percer les mentalités, de mettre à jour un inconscient collectif où se refléterait le fonctionnement de ma pensée décidément bien théorique depuis mon retour. Toujours le même mouvement de compensation : après des jours à consigner des faits comme si je n’y prenais pas part, à accumuler des preuves, dès que je sors de cette routine, je la surcharge de vaines justifications. Bref, une correction de tout ce que je n’ai pas su voir, vivre, sur le moment.

Déjà, les musiques de la vie me rattrapent. Une foule bigarrée s’empare du Jardin des Plantes et sort ce mauvais décor de sa torpeur. Je me retrouve dans cette évidence : la théorie me parasite seulement en absence de projet.

Une observation, un peu banale, me hante depuis pas mal de temps : le vrai visage du centre de nos villes tient à la vie que parvient encore à lui insuffler sa jeunesse immigrée. Des présences clandestines comme il apparaît très vite dans la conversation que j’engage avec le seul jeune homme qui ne téléphone pas.

La situation catastrophique m’emporte. Mon indignation devient le lieu de congruence entre l’ici et l’ailleurs. Je traverse la ville sur les pas de mon interlocuteur qui veut me montrer un campement de migrants. Dans l’urgence de l’horreur, je trouve pourtant un angle d’attaque pour ma communication. Presque une problématique comme je les impose à mes élèves : pour quelle raison ce que l’on tient absolument à vous montrer serait moins révélateur que les rites secrets, les croyances révélées au prix d’un sacrifice, de la perte de son propre regard ?

Square Davais, un bidonville improvisé pas très loin des grandes maisons négrières dont le tuffeau fait le charme du centre de Nantes. Encore un peu trop de symboles : au milieu des tentes improvisées, je me surprends à observer la disparition d’une faune que ces installations indignes ont chassée.

Conditions sanitaires déplorables, la panique d’être embastillés en centre de rétention, l’enfermement dans une situation temporaire, absence d’issue. Je reste deux heures à aider, à écouter des récits d’exil et à regarder en face l’accueil que nous ne savons pas mettre en place.

Je me donne bonne conscience, me sent utile, me souvient pourquoi la tentation de quitter la France me revient dès mon retour. Instabilité et incapacité à m’impliquer durablement. Je me barre à la première occasion de ce camp improvisé. Trop d’ethnies et d’inconscients différenciés pour que je puise rien en dire. Piètre excuse.

Je décide de me rendre à la fac à pied et de poursuivre ainsi l’invention d’une mission dont je vais devoir rendre compte. En public ce sera une formalité, une façon de jouir de mon prestige et d’en recycler les péripéties. D’ailleurs mon maigre soutien aux migrants procède sans doute du même apparat.

Le plus gênant reste l’écrit. À chaque fois que je me lance, je crois vraiment que je vais y parvenir à ne pas passer, à nouveau et à mes propres yeux, pour un imposteur. Montrer sans cesse le masque derrière lequel j’avance ne concourt certes pas à cette sensation d’authenticité.

Je longe un fleuve assez charmant, les mots mentalement prononcés me paraissent sincèrement recouvrir la réalité des faits.

5 janvier 19

Me voilà immerger dans mon terrain quand, dès le réveil, je retrouve l’attente. Je me sens surveiller par mon douanier, tous deux nous feignons l’indifférence. Sur les coups de midi (éminemment suspect), un intermédiaire se pointe sous mon anacardier où je contemple une misère désœuvrée. Il prétend pouvoir me mener vers ce que j’ignore vouloir voir. Si ce pieux mensonge peut permettre à ce joli jeune homme de s’en sortir… En dépit de ses airs de faux-jeton, je n’ai jamais eu de meilleur guide. À demi-mots, nous partageons une certaine ironie, un doute fondamental sur ce que nous voyons.

Ma promenade devient bucolique, je suis le fleuve par un sentier. Je m’abandonne à la rêverie, tout juste capable de penser qu’il me faut rendre ce témoin plus crédible pour faire passer l’invraisemblable de la suite de mes « aventures. »



Le premier épisode est à retrouver ici. La suite dimanche prochain ou sinon mes autres textes sont encore .

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Un commentaire sur « Supplément au voyage 2 »

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