Avant le bouleversement du monde Claire Messud

 

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À quelle spiritualité aspirons-nous, à quelle innocence pleine de fusion croyons-nous revenir, quelle image de nous-mêmes renvoient nos choix ? Dans un roman limpide, incarnée, Claire Messud plonge le lecteur dans l’imminence du sacré, du signe, à travers le destin de deux sœurs. Par ses décisions placées en regard, Avant le bouleversement du monde livre une très belle, fine au sens de détaillée, réflexion sur notre désir désespéré de signification. Un immense premier roman.

Il faut avouer le grand plaisir de retrouver Claire Messud et surtout de se plonger dans son œuvre par un regard rétrospectif. Publier maintenant son premier roman évite de laisser croire à une progression de l’écriture ou, au contraire, à un épuisement de ses thèmes. La vraie continuité de la prose de Messud tient à la différence des univers explorés toujours avec cette grande empathie descriptive. Dans La femme d’en haut ou dans La fille qui brûle, l’autrice rendait palpable l’univers de ses héroïnes par une vraie aptitude à rendre chaque détail signifiant, à éviter d’exposer leur perception à un sens global, comme vu d’en haut dans un pesant commentaire. Réfutons alors l’autre continuité évidente entre tous ces romans : en tant qu’autrice, Claire Messud privilégie les protagonistes féminins aux bords du basculement. À aucun moment pourtant, elle ne cantonne le traitement sensible de ces personnages à un système : la femme réduite à ses crises de nerfs, à un isolement traité d’un point de vue sociologique à l’instar de Paula Hawkins. Autant, sinon plus, que le premier personnage masculin venu Virginia en pleine crise religieuse et Emmy dans un divorce qui se ressource en ascension balinaise incarne la part interrogative de notre humanité commune.

elle ne discernait que vacuité et terreur, ne voyait que l’insondable faillite de l’humanité, échec masqué seulement par l’illusion grossière qu’il avait du sens.

Dans son premier roman, Claire Messud maquille les réflexions qui anime son récit qui, au premier degré, captive par son inquiétude latente, sarcastique sans la moindre condescendance. On parlait pour La fille qui brûle de la capacité de l’autrice à s’emparer de la mythologie d’une adolescente par la description de son envahissement par le matériel. Elle nous offre ici un portrait tout aussi imagé d’Emmy capturée dans une émouvante impression de vécu. Bali devient infiniment plus qu’un paysage, une île remplie d’« idéalistes aux cheveux longs, qui prenaient des rides et de l’embonpoint ». Messud souligne alors surtout le désir d’être intégré, de se construire dans une relation maquillée avec les populations autochtones. Emmy échoue-là par une faillite dans sa croyance dans ses choix, dans la construction de soi en exil. Insistons encore, le roman de Messud se suffit à lui-même puisque cette atmosphère de Bali est parfaitement capturée, vivante. Mais l’autrice introduit un jeu subtil d’écho et de correspondance. On pourrait penser qu’elle s’empare du motif insulaire (de Bali à l’Angleterre en passant par l’Australie et Skye) pour attacher la communauté de devenir de toutes ses héroïnes.

Elle avait trouvé beaucoup de choses qu’elle n’avait pas déchiffrées pour l’instant et qui, en foule, envahissait ses après-midi tranquilles et ses nuits les plus noires. Elle les sentait mais n’arrivait pas à les voir, et elle désirait ardemment trouver le filtre qui les rendrait visibles et lui montrerait la voie du soulagement morale.

À l’instar de tout vrai roman, de la profondeur morale qu’il doit offrir, la circulation entre les personnages d’Avant le bouleversement du monde se focalise sur les mots et leurs images. La mémoire réapparaît dans les photos qu’on oublie. Emmy oubliera son séjour à Bali, le groupe qui l’accueille sur l’île et les promesses prononcées là-bas. L’image ressurgit comme une culpabilité diffuse. Un pont avec sa sœur resté à Londres, chez leur mère. Photo d’enfance et de sororité et intense irritation maternelle à l’évocation de ce souvenir. Claire Messud introduit un très joli contrepoint par l’histoire de Virginia, ses soirées bibliques, ses déceptions. On pense parfois à Zadie Smith par la pertinence de la saisie de ce Londres de la classe moyenne.

« On a tous peur. C’est juste une question de degré. » comme le dit un marin ivrogne perdu en Écosse. Tous les personnages d‘Avant le bouleversement du monde attendent un signe. Claire Messud donne à voir son imminence, la façon dont nous ne faisons jamais qu’approcher une signification supérieure. Assez discrètement, le langage devient le véhicule de cette aspiration inquiète et dont la déception est sans doute le point distinctif. Se choisir un destin c’est sans doute se déguiser comme le fera Emmy avant de quitter Bali ou se choisir une autre identité traduit par un autre nom comme le feront la fille d’Emmy et Max, le garçon qui l’accueille. Le titre du roman est alors une traduction du balinais. Claire Messud, sans solution, met en lumière l’aspect régressif de ce sacré dans lequel nous cherchons un retour, une pureté qui n’existe pas. Une idée à laquelle Avant le bouleversement du monde trouve des situations : Virginia est entraînée en Écosse sur les traces d’un séjour fait avec sa mère qui est persuadée d’y mourir tant elle ne ressent plus la certitude victorieuse de ses choix transmises à son autre fille, Emmy elle escalade des montagnes. « Peut-être que c’est un espace vide. Peut-être qu’il est un signe. »



Un grand merci aux éditions Gallimard pour l’envoi de ce roman

Avant le bouleversement du monde (trad : Béatrice Guisse-Lardy, 369 pages, 22 euros)

2 commentaires sur « Avant le bouleversement du monde Claire Messud »

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