Supplément au voyage 3

« La vie était plus intense que n’importe laquelle de ses descriptions, et les mots perdaient tout leur sensLisa Ginzburg Au pays qui te ressemble

En une respiration mon intervention s’envole. Un mélange de décontraction et d’usure. En roue-libre, j’ai dû commencer par un exposé technique sur les dernières peuplades épargnés par l’entropie culturelle, cette normalisation des us et coutumes qui, en absence de confrontation, les mène tout droit au trou noir. J’ai évoqué, je n’en doute pas, tous mes prédécesseurs : une grande suite narrative faite de rumeurs puis de récits enjolivés. Devant des étudiants d’abord subjugués, j’ai appuyé mes dires sur ce cliché recuit : les scalps indiens et le cannibalisme inca ne seraient au fond que des projections occidentales. Un fantasme devenu réalité, bref une image pour livre d’Histoire.

Ensuite, je crois que j’ai déçu mon public. Preuve s’il en fallait que mon approche par la préoccupante disparition de la faune n’offre qu’un pâle succédané à ma curieuse expérience d’une magie vécue. Il faut croire que je n’ai su mimer la candeur avec laquelle j’ai observé cette réactualisation des formes les plus antiques de sacrifices… Sans demander mon reste, je me suis barré comme sous le poids soudain de la conséquence des variations de mon récit.

Ma réputation d’affabulateur, de fantaisiste, me rattrape.

Maintenant, je me retrouve à contourner la fac sans parvenir à me réjouir d’avoir échappé au raout insoutenable, congratulations pour masquer un embarrassant manque de confiance dans ma présentation. Comme si j’en avais inventé les faits de bout en bout. J’ai appris à me carapater avant les questions, avant d’être pris en défaut. Je m’arrange toujours pour être le dernier intervenant, pour que mon imposture ne me frappe pas face à celle de tous mes collègues qui en font commerce.

Trop facile pourtant d’accuser les autres, le niveau baisse et autres foutaises. Tu perds la main c’est tout. Reste à savoir si tu peux encore rattraper la réalité de ton récit.

Après m’être perdu dans les couloirs, je débouche dans le hall de ce qui ressemble, allez savoir pourquoi, à une fac de langues. Très large ouverture sur une plaine arborée qui, à vu de nez, descend vers le fleuve. Je suis tellement égaré que j’en viens à me dire, sérieusement, que le contact avec des arbres va me permettre de parfaire mon discours sur une approche végétative d’une magie touchée, pour ainsi dire, du doigt.

Assis dans cette prairie, urbaine par son aridité, je reprends ma rédaction pour tenter de mettre à distance la manière dont je me suis laissé prendre à mon propre jeu.

9 janvier 19

Tout s’étend, sans la moindre variation. Je ne regarde plus les images que je filme depuis la jeep. Il faudrait arrêter son regard pour briser l’apparente uniformité. Depuis trois jours, nous roulons comme égaré en pleine érosion, en plein milieu d’un inter-zone qui laisse croire à la découverte, derrière l’horizon, d’un pays sauvage, d’un lieu de mystère que le regard n’embrasserait pas instantanément dans sa vide totalité. Vacuité des rêveries en voyage.

S’il me fallait être plus exact, Jão, mon guide et maintenant chauffeur, souvent interrompt cette morne étendue pour me désigner une ombre lointaine, une altération en creux où il est certain de déceler cette végétation persistante aux ravages de l’homme. Il ne feint même pas de me proposer une pause pour en spectographier la présence. Pas question non plus de destination en l’absence d’autre piste.

Au premier village, Jão insiste pour que nous nous arrêtions. Nous approchons, n’a-t-il pas besoin de me préciser, de la zone que je veux inconsciemment explorer. Il nous faut être vu, devenir un visage connu et anodin avant de voir. Avec une ironie vacharde, il en « profite » pour rassasier ma curiosité. Il étale mon ignorance. Ici les essences menacées ne sont préservées qu’en bordure des villes, en marge des hommes. Dès qu’on s’éloigne du droit de regard des espaces peuplés, de grandes exploitations forestières ou pétrolières ravagent tout. Pour des profits qui s’amenuisent…

Nous prenons des photos. Leur fausseté semble d’emblée vendeuse. Un homme au visage parcheminé me tend, cérémonieusement sous un « applaudissement de singe » (le nom Gurani me souffle Jao du Flamboyant bleu, information à confirmer) un tube évidé dans un bois céruléen. Sur le moment, j’ai pris ce prétendu objet de culte pour une contrebande grossière.

Sur une autre photo, une jeune fille m’offre le maté. Trop cliché, je ne pourrais l’incorporer nulle part. Nous repartons. Le soupçon sur l’authenticité de la scène me vient quand je me rends compte que, pour une fois, nous n’avons rien déboursé. Le bout de bois est fendillé, il s’en dégage une odeur tenace de fumée, une impression d’usure trop attentive pour ne pas être cérémonielle. Pour confirmer mon impression inédite de sincérité, Jão me confie que le vieil homme aurait dit, sans qu’il ne daigne le traduire : je le donne à l’étranger car plus rien n’est en sécurité ici maintenant.

À l’écrit aussi ça sonne faux. Après tout une carrière à falsifier la réalité pour arranger mes contacts avec une altérité de plus en plus difficile à capturer, mon approche des seuls faits vrais me paraît nécessairement appelée à être mise en doute. La preuve ? Durant mon intervention, j’ai senti poindre le scepticisme de mes auditeurs. D’habitude, on me traite de charlatan un peu plus tard.

Je m’aventure dans le semblant de forêt domestiquée qui borde la pleine. Des hommes seuls, comme moi, y baguenaudent. Je me laisserais presque tenter beaucoup plus que par l’observation d’une nature que je pense connaître mais où je ne reconnais rien.

Le premier contact est le plus difficile. Le reste ? De la recommandation. Notre trajet dès lors serpentera de l’un à l’autre de ces hommes seuls. Chacun nous renvoyant, sans rien dire, vers un autre. Toujours en nous offrant des morceaux de bois à l’usage de plus en plus hermétique. Et toujours une suspicieuse gratuité. Je ne reconstruis aucunement le fonctionnement d’ensemble de ces objets.

Peut-être qu’il faudrait que je fasse croire à mes lecteurs que tous ces présents constituaient in fine un puzzle. Rien ne s’est véritablement assemblée. De ces visions nocturnes, il ne me reste que des bribes, et encore. Plutôt des comparaisons, des métissages pour approcher le singulier. On pourrait dire « ça ressemble à… », « c’est assez proche de… » mais jamais ce que ce fut. La formule la moins menteuse serait que tout ce que j’ai vu ressemble à un mime. La scène actualiserait, pour ainsi dire, des filhos de santos enfin en contact avec leur terreiro. Tentons d’en approcher autrement la teneur, par une tangence comme aurait dit Michel Leiris, le formateur sceptique de tout ethnographe en quête des fantômes de la magie.

Les rencontres furent de plus en plus tardives, opaques, nocturnes. Nos interlocuteurs, de plus en plus jeune et de plus en plus imprégnés de leur importance, exigeaient le contre-jour, la tombée de la nuit et ses relents d’un alcool déjà largement éclusé. Dehors, toujours, on me tendait des morceaux de bois, des bouts d’écorce avec, souvent, d’inintelligibles symboles. Plus tard, me vient l’impression que je passais un test. Ne rien dire fut, visiblement, une façon de s’en sortir.



L’épisode précédent est à découvrir ici, mais autres textes peuvent être lus . Suite et fin la semaine prochaine.

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