La chaleur de la raison, Dialogue entre deux intellectuels allemands Alexander Kluge, Ferdinand von Schirach

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Une conversation, ouverte et feutrée, entre deux grands écrivains allemands. Sans s’opposer Alexander Kluge et Ferdinand von Shirach s’aident mutuellement à éclairer une réflexion sur la tolérance, l’humilité, la justice et les motivations des hommes au centre de leur travail de romancier. Ces deux juristes de formation s’emparent d’une culture, assez limpidement transmise, pour illuminer la conception du monde à l’œuvre dans leur récit. Curieux livre que celui-ci : le lecteur n’aura aucune précision sur les conditions de cette conversation. Hormis une ou deux apostrophes, le dialogue paraît sinon concerté du moins écrit. À moins que les deux écrivains s’expriment, au quotidien, avec un sérieux aussi compassé. L’autre point qui peut désarçonner le lecteur est l’humble accord qui règne entre von Schirach et Kluge. Allez savoir pourquoi, je m’attendais à des polémiques, de frontales oppositions où chaque écrivain tirerait la couverture à soi, affirmerait la supériorité de son point de vue dont il surjouerait l’inédit. Pas mal de journalistes seraient bien inspirés de prendre des leçons d’humilité de ce dialogue. À cet égard la discrétion d’Alexander Kluge est admirable. Il n’hésite jamais à mettre en avant son interlocuteur et à révéler sa connaissance de l’œuvre, si admirable de Ferdinand von Schirach. Cette humilité touche d’ailleurs son but : j’avoue jusqu’alors n’avoir rien lu d’Alexander Kluge. Ses conceptions, peut-être un peu sages (dans tous les sens du terme : à la fois iréniques mais porteuses d’une apaisée leçon de vie) donnent une grande envie de découvrir la façon dont il trouve une traduction littéraire à cette posture. Au fond, le propos pourrait se résumer à cette phrase sur Platon  dont il parle avec ce qui me paraît une belle volonté de vulgarisation scientifique : « Le mot grec qui désigne l’humilité lui va bien : abaissement des frontières du moi. » Que Kluge ou von Schirach, en bonne intelligence, parlent de Kleist, de Voltaire, ou de Haneke (un cinéma sans métaphore ni symbole, comme dans la vie ; c’est très bien vu) c’est toujours avec cet effacement de savoir ce que leur conception peuvent nous apporter au présent. Ferdinand von Schirach parvient ainsi à souligner la continuité avec son premier métier, avocat. L’écrivain serait, comme l’indique l’ancien terme allemand pour désigner un avocat, celui qui parle pour l’autre.

Et j’ai compris à cet instant qu’il ne s’agit jamais que de l’être humain, de l’individu, de ses souhaits et de ses espoirs et de son échec. {…} Je pense aux gens que j’ai eu à défendre, à leur solitude, à leur étrangeté et à la terreur qu’ils s’inspiraient à eux-mêmes.

La chaleur de la raison, son plaidoyer pour le dialogue, le progrès de l’intelligence, un réformisme bon teint aussi, s’avère surtout un éclairage sur l’œuvre de von Schirach. Sans doute suis-je un peu trop ignorant de la culture d’expression allemande, mais il m’avait parfaitement échappé que le titre de L’affaire Collini venait de Kleist et d’un nom réversible de son personnage  (Nicolo et Colino) comme le serait le mal. Après la tolérance, c’est d’ailleurs le grand sujet de La chaleur de la raison : comment donner une représentation de ce mal puisqu’il est toujours, « l’indicible, l’inexprimable » et qu’il ne s’approche jamais mieux que dans les procès ou, comme dans la littérature, les « crimes sont « rejoués », c’est-à-dire compris par le biais de la reconstitution. »

Jamais aucune œuvre d’art n’est encore née démocratiquement, jamais un livre important n’a encore reposé sur des compromis.

Nous ne voudrions pas schématiser à l’extrême les conceptions de ces deux auteurs. Au fond, on pourrait en conserver seulement cette affirmation de von Schirach : « mais je ne crois pas qu’un artiste puisse avoir un comportement cynique envers le monde. » Ou dire au moins ceci pour donner une image du très beau Tabou : « Peut-être écrivons-nous pour que nos souvenirs restent. » Sous les questions de Kluge, von Schirach revient sur ses impressions d’enfance, sur sa famille et sa culpabilité en héritage, qui font toute la teneur de ce roman.



Merci aux éditions Gallimard pour l’envoi de ce livre

La chaleur de la raison, dialogue entre deux intellectuels allemands (trad : Olivier Manonni, 152 pages, 16 euros)

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