Glose Juan José Saer

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Roman de nos représentations adverses de la réalité, Glose se présente d’abord comme  un dialogue captivant sur notre capacité à reconstituer un événement et à intégrer une parole rapportée. Le génie de Juan José Saer ne consiste pas seulement, en de longues phrases vertigineuses aux incises indécises, à questionner la réalité de notre vécu derrière ses maladroites mises en mots. Par ses réserves et retours, Gloses s’avère susceptible de nous faire partager l’itinéraire, passé et présent, de ses personnages et offrir, au passage, un portrait déchirant de l’Argentine et de ses luttes politiques.

Les éditions Le Tripode ont la très bonne idée de rééditer, dans leur belle collection Météores au format poche, un roman de l’indispensable écrivain qu’est Juan José Saer. C’est un immense plaisir, une série de questions aussi, que de poursuivre la découverte de cette œuvre toujours énigmatique et d’une intelligence rare. Après L’ancêtreGlose révèle une très grande continuité entre les livres de Saer. De celles qui peuvent se permettre de changer totalement d’univers sans véritablement dépaysé son lecteur. Il faut le dire d’emblée si le romancier déploie tout son talent à mettre en lumière (en ombre surtout tant la marche des deux personnages accentue le passage de l’un à l’autre) toute l’irréalité et l’inquiétude de nos perceptions, le plus captivant reste la façon dont il brasse cette matière de mots et d’images n’ayant pour lui rien d’acquis ni de stable. Avant de parler de l’intelligence de Glose, de se croire malin en n’en démontant les rouages les plus évidents, il me faudrait trouver les mots pour évoquer la magie stylistique qui nous entraîne dans cette conversation où la réalité sans cesse se trouve en débat. Disons au moins l’ironie souriante présente dans chacune des incises où l’auteur (« votre serviteur » comme il s’amuse à se distinguer) tente de préciser qui parle dans ce jeu de multiple reprise de parole par de multiples et narquois « comme on dit » et « n’est-ce pas ? ». La réalité chez Saer apparaît dans des basculements dubitatifs, moqueurs et comme rattrapés par une voix seconde. Mais elle transparaît, vous touche pleinement. Le miracle de Glose est que le lecteur finit par s’approprier totalement la vérité, mouvante, de ces anecdotes. Sans en avoir le fin mot, le mot de la fin, le trébuchement d’un cheval ou l’histoire de trois moustiques finit par se communiquer à vous comme une inquiète interrogation.

questions dont la réponse est l’exaltation, est la mort, est la souffrance, est la folie, et qui brillent en chaque battement de paupières, en chaque battement de cœur, en chaque pressentiment – qui a pondu l’œuf du monde ? qu’est-ce que l’intérieur et l’extérieur ? qu’est-ce que la naissance et la mort ? y-a-t-il un seul objet ou plusieurs ? qu’est-ce que le moi ? qu’est-ce que le général et le particulier ? qu’est-ce que la répétition ? qu’est-ce que je fais ici ? c’est-à-dire n’est-ce pas ? le Mathématicien ou quelqu’un d’autre, une autre fois, en un autre temps ou un autre lieu, bien qu’il n’y ait qu’un seul, un seul qui est toujours le même, Lieu, et que ce soit toujours, comme nous disions, et à jamais, la même fois.

Ceci pour exemple, un peu long, de la prose vertigineuse des phrases de Saer. Elle parvient à nous transporter, ainsi l’ai-je ressenti, dans ce temps unique, mythique du récit. L’ancêtre nous y transportait avec une certaine ironie pour les récits primitifs et la magie de l’autre ainsi crue croiser. Dans Glose l’ironie reste une preuve d’attachement et d’empathie profonde pour les interrogations, leur difficile survie face à un contexte politique dont le roman nous donne une représentation fragmentaire des plus précises et tragiques, des jeunes hommes, un peu ridicules et parfaitement magnifiques dans leurs peurs et leurs désirs. Si Glose se déroule en un temps et lieu unique c’est celui de notre crainte de l’absence. Le Mathématicien ne peut supporter d’avoir été absent d’une fête, il tente d’en poursuivre le déroulé. Plus il glose et plus il fait face à son inquiétude ou peut-être à l’irréalité qui en tient lieu de substitut. Une forme timide de survie, un poème que le Mathématicien conservera toujours dans son porte-monnaie ou, pour Leto, le second interlocuteur, cette capsule de cyanure qui lui permettra d’affronter l’irréalité retrouvée de ses luttes politiques. Il s’agit de son sonder l’instant, « de plus en arrière, que la langue, les cordes vocales, les poumons, le cerveau, le souffle » où le sens manque où notre âme, marécageuse selon la définition en creux proposé par Leto, tente d’y substituer de folles interprétations.

Leto a commencé à se dire, sans paroles ni concepts, sans même images ni représentations, « ce n’est pas ça que j’attendais », « ce n’est pas encore comme je pense que ça doit être», « ce n’est pas possible qu’il n’y ait que ça.

La réalité aurait, aussi, pour nom insatisfaction. Glose en traque toutes les substitutions et autres représentations par défauts. Les projections proposées par Saer sont saturés de consistance : le souvenir du suicide du père de Leto ou celui du rire d’une femme qu’il imagine – et voit avec netteté – se rouler une cigarette. Nos vies, sans doute, ne sont que ces visions fugitives. Le temps unique dans lequel nous plonge ce récit en dialogue reste celui de l’interprétation. Au fond, il ne se passe rien mais ce vide est tragique. Beau aussi comme un temps suspendu et empli d’interprétation. On le retrouve avec plaisir chez Javier Marias : l’essentiel de nos existences se passe à tenter de décrypter les intentions, entre dissimulations et désagréables transparence, de l’autre.

Depuis le réveil, la réalité le menace la réalité n’est-ce pas ? qui est un autre nom, et pas des plus heureux, pour tout cela, et qui risque, à cause de son opacité obstinée, adversité et danger.

Ceci pour donner une représentation, n’est-ce pas ?, de l’équilibre de la phrase de Saer que la traduction de Laure Bataillon laisse limpidement entendre. On voudrait finir par affirmer la façon dont Glose parle aussi de son maintenant. Une esthétique de son moment historique sans le moindre doute, on pense au Planétarium de Sarraute mais aussi aux expérimentations formelles de toute la littérature sud-américaine. Vilaine généralisation. On pourrait la contrebalancer par le visage de la dictature montré par Glose. Grand roman par son absence de réponse : l’incessante interprétation de la réalité, sa mise en équation, ne saurait suffire. On ne saurait pourtant sans passer.



Un grand merci aux éditions du Tripode pour l’envoi de ce roman qui reste.

Glose (trad : Laure Bataillon, 266 pages, 11 euros)

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