Thérapie 2

Ma patiente de ce mercredi est à dix heures. Un horaire défavorable et déséquilibré. Les images nocturnes ne sont pas encore dissipées et celles diurnes s’imposent à peine. Un mauvais choix pour un rendez-vous. C’est emblématique de cette jeune fille. J’ai failli refuser de la soigner. Elle m’agace prodigieusement à sans cesse tracer des ressemblances entre nous. Au nom, qui pis est, du soutien que se devraient les femmes au foyer pour combattre la mauvaise image d’elles-mêmes renvoyée par leur riche oisiveté. Il m’a fallu trois séances pour la recadrer : mettre sa vie en récit, c’est apprendre à ne pas se sentir concerné par les réductions sociologiques et surtout par leurs superficielles similitudes.

À cause de ce rendez-vous à l’aube, j’ai à peine le temps de réagencer les éléments de ce cas si mal parti. Tout m’y semble à rattraper. D’emblée, cette histoire se recompose mal : elle touche la fille d’une bonne amie. Sur le moment, je ne l’avais pas vu ainsi. Pierre n’a pas tort : elle m’a envoyée sa fille un peu par pitié. Par maladresse, et peut-être souffrance, la condescendance est sa seule façon d’exprimer son affection. Qu’importe, elle n’est pas appelée à devenir un personnage de l’histoire strictement personnelle de ma cliente.

Je renomme in petto cette absence de préparation une improvisation autour de thèmes trop connus. Une fois la séance terminée, je parviens, en un seul jet, à cette acceptable version des faits.

Ma chance d’avoir grandi dans un milieu protégé ne sera jamais rachetée par une culpabilité aussi paralysante que peu efficace. De la même façon, la disparition qui m’a endeuillée doit devenir une force. À vingt-ans, j’ai perdu ma meilleure amie, celui qui aurait dû devenir mon mari m’a quitté. Depuis, je navigue dans l’éphémère.

Désormais, il me faut croire que j’ai épuisé les ressources de ce récit. Les années d’errances sont finies : être le fantôme de moi-même ne ramènera aucune de ces présences, réclamer mon droit au bonheur ne me les fera pas oublier. Au contraire, mes morts deviendront des revenants une fois qu’ils me verront heureux. Pour les laisser survivre dans ma mémoire, il faut se souvenir de leur sourire et l’étincelle de joie qu’ensemble nous en conservons.

[Patiente un peu trop malléable, il lui reste encore à s’approprier cette réécriture.]

Avec un effort équivalent, mes années d’errance et de rencontres instantanées sur internet adopteront elles aussi ce prisme apte à en conserver seulement les enchantements. À multiplier les amourettes sans lendemains, j’ai idéalisé une stabilité conjugale dont, autour de moi, je constate le mensonge. [Idée à rectifier, trop abrupte pour n’être pas malheureuse.] Voici venir la deuxième vague : toutes mes amies, mariées très tôt, sont en instance de divorce. On retrouve la camaraderie de soirées entre filles. Je peux servir de guide. Noyée dans la masse, je sors du lot. Il ne me reste plus qu’à m’accrocher au possible. Dans les vernissages et autres manifestations culturelles, les hommes divorcés de mon âge sont nombreux, consentants. Cette fréquentation assidue portera ses fruits.

Je relis l’ensemble. La réalité sordide de ma patiente résiste. Obstinée, elle apparaît aux entournures. Il va m’en falloir une nouvelle version. Maintenant que ma matinée commencée trop tôt (même si je n’ai pas croisé Pierre à nouveau en séminaire à Paris) est foutue autant que je retravaille cette nouvelle version.

Ce midi je déjeune seule. J’opte pour le risque : à partir de cette ressemblance dérangeante je reprends cette histoire comme une des variantes de la mienne. Voir comment marche mon récit de revenants et de reconstruction. Pour guérir ma patiente, je vais lui prêter un soupçon de mes vies imaginaires. Je la dote de l’image de son existence telle que je peux la concevoir.

Aujourd’hui, je quitte tôt le travail. À mon tour de m’emparer de l’excuse horripilante au possible du : « tu comprends avec les enfants. » Un prétexte pour profiter du soleil impromptu de février et voilà le mensonge enclenché. Ma vie prend un tournant inattendu quand je m’invente une famille recomposée d’adoption. Ça me plairait de me transmuer en marâtre insupportable par son désir de complicité. On pourrait en rattraper des trucs avec mes filles imaginaires. Même si j’en ai pas reçu beaucoup, il doit y en avoir de la tendresse, au fond de moi, planquée sous ma réserve et cette froideur qui ne me défendent de rien.

La curiosité de mes collègues me pousse à affiner ma situation. Je sens leur jalousie. Elles aiment prétendre qu’elles n’occupent ce poste, pourtant durement acquis par les concours idoines, que pour s’occuper. Avant l’excuse des enfants, toutes se présentaient en affirmant que, de toute façon, leur mari gagnait bien assez pour deux. Après, navrées de me voir travailler pour gagner ma subsistance, elles me demandaient, suspicieuses, pourquoi je n’avais toujours pas d’enfants. Les coups les plus bas viennent toujours de celles que vous côtoyez tous les jours.

Ce soir-là, devant ma télé, vin et plats surgelés, je parviens à littéralement m’en foutre. Pas une minute à moi tant je suis absorbée par les détails techniques de l’invention du bonheur de ma comédie de remariage. Un bonheur flamboyant après une rencontre invraisemblable, flotter dans les ajustements, jouir les premiers temps des accommodements de la vie en ménage, d’une nouvelle routine impromptue où tout semble inédit et plaisant.

Toujours trop triste, mon imaginaire ne tarde pas à gauchir cette idiote idylle. Avant d’avoir rencontré l’homme idéal, je me délecte déjà de sa perte. Allons-y, pour ainsi dire, gaiement. Me représenter la mort de celui que je n’ai pas encore rencontré me permettra peut-être de regarder en face celle que je n’ai jamais vraiment acceptée. Où es-tu, toi qui es partie sans un mot ? Nous n’avions pas vingt-ans et cela fait bientôt dix ans.

À chaque instant, je m’attends à ce qu’elle revienne. Souriante, elle admettrait que sa disparition était une farce exécrable. Au fond, je suis déjà prête à lui dire, je ne lui en veux pas. Le pire, après le premier mois d’absence, ce fut de voir révéler, par les uns et les autres – avec cette fausse pitié emplie de hargne et de jalousie – toutes les trop bonnes raisons qu’elle avait de fausser compagnie à ceux qui lui pourrissaient la vie. Moi la première, je l’admets trop facilement.

Une pause s’impose. Je touche à ce qu’aucune d’entre nous, patiente et thérapeute, ne voulait voir. Lors des premières séances, cette disparition me paraissait un peu trop opportune. Je me demande comment ai-je fait pour aussi mal la renseigner. Un acte manqué ? L’explication semble trop transparente. À l’époque, paniquée, j’avais fui par crainte de me faire contaminer. Rien ne devait entraver l’enthousiasme chancelant de ma seconde maternité.

Me voilà contraint d’appeler la mère de la patiente. Je filtre les informations fielleusement fournies. L’horreur apparaît intacte. Précisément celle que la mise en mots devrait estomper. Mes patients me payent pour ça..

J’ai encore en bouche le goût de la caïpirinha que je buvais quand j’ai reçu l’appel de son père venu s’enquérir auprès de moi de sa disparition. L’amertume aussi de me dire que je serais la dernière au courant si elle avait décidé de se barrer. On se voyait encore beaucoup ; on ne se disait plus grand-chose. Combien l’ai-je entendu ou l’ai-je moi-même répéter ce constat ? Au point que ça devienne presque une version acceptable de notre séparation. La souffrance surtout de rester avec mes prémonitions du pire. Personne pour admettre que ça faisait un moment qu’elle déconnait dur.

Des souvenirs lumineux, il en reste peu. J’ai hérité de son chat dépressif. Ensemble, nous en avons passé du temps à dormir. Par une sorte de prémonition animale, tous les deux nous savions qu’il était trop tard. Être suspectée m’a redonné de l’énergie : j’ai balancé tout ce que je savais. J’ai réussi, longtemps, à croire avoir concouru à démasquer le coupable. Jamais il n’a avoué, jamais le corps n’a été retrouvé. Tout le monde s’est accommodée d’accuser le mode de vie de la disparue. Une absence qui arrange. Je me suis construite sur mon refus d’accepter cette évidence. Maintenant, je peux évoluer avec tout ce qu’elle m’a apprise et apportée. Illusion d’être sans attache, moi contre le reste du monde, toujours en rupture, à la recherche d’un manque fondamental. Sans le combler, peut-être puis-je lui trouver des compensations.



Le premier épisode est à retrouver ici

La suite dimanche prochain.