D’un carnet de lecture {6}

Menaces

À la dérive. Avant de me lancer, un plan s’était formé : d’abord parler d’écriture, puis des lectures passées et enfin celles à venir. Face écran revient la tentation du désordre, du hasard et de l’amalgame. Une sorte de concertation latente de ce que je veux dire et qui s’impose à moi comme malgré, comme par strates éparses de souvenirs soudain signifiant. Au fond, on ne s’éloigne jamais de sa première idée. C’est, en très résumé la démarche que j’ai suivie dans mon premier livre publié Crevel, cénotaphe. Une volonté de faire une littérature au participe présent, comprendre en prise directe avec le contemporain. Une idée qui s’organise au hasard advient à l’expression seulement quand elle te poursuit davantage que tu ne la poursuis. Une idée, un concept fuyant sur lequel je commence à réfléchir pour un essai débridé en devenir, pour le moment sous le laminoir incertain de l’écriture, sur le vide et ses représentations dans le roman. Affaire à suivre. En attentant, Crevel, cénotaphe est toujours à vendre iciN’hésitez pas en parler, à l’acheter : un petit soutien financier et morale qui me permet de persévérer dans la gratuité – avec sa forme d’insouciance – tentée ici.

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C’est d’ailleurs une des pistes de réflexions sur mon essai à venir sur le vide : qu’est-ce qu’un succès : à quoi le mesure-t-on dans cette époque comptable, peut-on encore se prétendre épargné par l’emprise du chiffre ? Assez peu étrangement, je reviens aux questions qui furent à la fondation de ce site, à la solitude statistique. Il faudrait surtout ne pas céder à l’aigreur de l’insatisfaction. Enregistrer la satisfaction d’un très bel article sur Crevel, cénotaphe que vous pouvez, en attendant tous les autres, découvrir ici. Prenons ce prétexte pour se demander, assez platement, si je suis le mieux placer pour parler de mes propos. Une façon seulement de les mettre en avant, de les remonter pour en repêcher l’oubli. Tous les dimanches, je publie un épisode d’une nouvelle. Pour revenir sur mon thème des hasards préconçus où soudain apparaît la nudité de l’individu, insidieusement, elle commence à dessiner entre elles une logique de recueil. Si je l’évoque ici, outre par ce désir publicitaire qui semble contaminer tout propos sur internet, c’est pour m’exposer (à moi-même n’est-ce pas ?) la faillite des liens imposés par un auteur entre ces nouvelles. Plus simplement, je me demande si je ne dois pas laisser le lecteur faire ses propres liens, inventer ses récurrences plutôt que de les souligner par un lien. Peut-être m’étais-je alors dire faudrait-il les faire un rien plus trompeur.

Exposons-en ici ce que je pense être l’image fondatrice. Dans Solidarité insulaire, j’ai voulu me lancer dans un récit de piraterie. Le vide m’a rattrapé et, par la vertu d’un titre, c’est alors substitué à cette incertitude des personnages, ce sentiment de vacuité quand les vacances se prolongent, la question du collectif. Au fond, peut-être je penche à penser qu’il faut un sentiment de viduité, une inquiétude propre, pour que soudain se retisse un autre lien avec les gens. Allez savoir si ce n’est tout simplement pas des paysages insulaires, où bientôt je repars, qui ont imposé ce thème. Sans doute est-ce le cas pour Après, un récit de disparition où, même s’ils sont à peine évoqués, décors et paysages propose une reconnaissance autobiographique. Il me fallait bien sûr, un certain décalage pour donner une certaine consistance à ce moi enfui. L’invention d’un autre soi-même, celui qui pourrait donc se réclamer d’une place collective, m’a alors semblé s’imposer dans L’école de la confianceUne sorte d’urgence de témoigner de la violence et de la répression de l’époque. Après ce texte militant, où mal je me reconnaissais, un dernier thème s’est imposé, purement verbal, à moi. Quasi un titre de recueil :« pour ainsi dire »  est devenue une incise itérative. J’hésite encore à les transformer en liens hypertextes entre mes différentes nouvelles. On pourrait se contenter de dire ceci : dans Supplément au voyage comme dans Thérapie ce qui m’a intéressé c’est comment le langage altère la réalité, comment il préside aux perpétuelles reconstitutions que nous faisons de cet être fuyant et fugace que nous appelons nous-mêmes.

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Arrêtons-là, désolé pour l’éventuel ennui, sur ma pauvre petite personne. Abordons-là, toujours conformément au projet initial, autrement sous le prisme de mes lectures passées. Un bref retour en arrière pour évoquer celles qui furent des rencontres, continuent à alimenter ce qu’il faut bien appeler ma réflexion. Ce désir de recueil uni par les hasards-objectifs de l’inquiétude finalement me vient directement du très beau Confession téméraire d’Anita Pitonni. Un livre existe par les échos qu’il continue à susciter, je n’ai pas fini d’épuiser ceux de ce livre. Ils reviennent comme des fantômes, comme si, en littérature, la hantise de la peur devenait une façon, en la communiquant, d’y échapper. Un thème exploré, dans un joli vertige formel dans Ceux qui ont peur de Dima Wanous. Face au chaos et à la panique que peut l’individu, comment survit-il à ses replis. Une peur qui prend une forme plus politique dans Le grondement d’Emmanuel Sabatié. Peut-être aurais-je aimé une circulation plus souterraine de cette peur. Celle permise par les nouvelles et leur collage d’histoires où s’inventent une continuité qui procède toujours de la panique. Hasard du calendrier éditoriale, au désir plus ou moins conscient de ma part de me confronter à des modèles, mes lectures de nouvelles m’ont paru captivantes. Pour rester à Trieste, il faut évoquer les Nouvelles triestines de Giorgio Presburger surtout dans ses façons de se demander qui préside au récit d’histoires immuables et qu’il ancre, in fine, dans la tradition juive d’écoute des voix. L’occasion de vous rappeler qu’il faut absolument lire Des voix de Manuel Candré, élu à l’unaminité de moi-même, le livre à lire cet été sur les plages. Sur un tout autre registre, encore que les peurs de l’enfance ne cessent d’y remonter, l’occasion de rappeler le sombre et sociale enchantement de Nouvelles du vent et de la ferraille d’Hédie Chechour. Une très jolie exploration du collectif que j’ai retrouvé dans ce témoignage indispensable qu’est Le nuage et la valse S’il fallait abusivement tracer des continuités dans mes lectures, on pourrait dire ceci : la littérature sert à évoquer d’autres territoires.  Les nouvelles de Leopoldo Lugones reviennent alors sur le territoire du langage. Dans le très beau Les forces étranges il tente d’inventer une matérialité au langage, d’en rendre l’aspect destructif comme s’il avait pressenti ce que l’anti-matière, au cœur de nos univers, nous contraint à appeler entropie.

archives-du-ventUne résistance à la destruction, fut-ce dans la contemplation de notre devenir ruine comme le fait Nadia Busato dans Je ne ferai une bonne épouse pour personne. La littérature comme domaine d’ombres, de confiance surtout. Il me faut évoquer, à faire un bilan, une de ses rencontres décisives : celle de l’œuvre de Pierre Cendors. Si je ne craignais les superlatifs, je dirais qu’il s’agit de l’un des écrivains les plus discrètement décisifs du moment. Si vous ne connaissez pas l’œuvre de cet écrivain, je vous  recommande de vous plonger dans Archives du vent (je ne me suis toujours pas remis de ce si singulier pluriel du titre). Les livres de Cendors partent d’une image et poursuivent leur interrogation sur le commencement en parvenant à en communiquer l’obsession au lecteur. Archives du vent où l’incarnation cinématographique de l’invention de dévorante doublure, Silens Moon où la confrontation au visage comme l’exploration de cette solitude décisive, créatrice ; Tractacus Solitarius où l’expérimentation d’une critique poétique, par appropriation de l’œuvre d’Hermann Hesse. Une sorte de confiance donc dans une littérature exigeante, intelligente et à ce titre créatrice de formes nouvelles. Pour rester chez le Tripode, il faut souligner que ce fut avec un immense plaisir  de retrouver, après L’ancêtre, Juan José Saer. Glose s’avère un concentré de chef-d’œuvre, une litanie captivante de mise à la question de nos représentations. Pour rester dans le thème de la doublure seule à même de représenter la réalité, sa permanence en forme de mythe aux interprétations variables, j’en profite pour vous recommander, une fois encore, La femme aux cheveux roux d’Orhan Pamuk ou d’aller voir, s’il passe dans un cinéma près de chez vous, Le poirier sauvage de Nuri Beige Ceylan.

agualusaMes lectures m’apparaissent maintenant comme une fractale de la réalité, une exploration du territoire du rêve pour le dire plus simplement.  Pour qu’il semble sien, l’ailleurs radicale mis en jeu dans la littérature doit être onirique. Une façon d’appartenir à cette Société des rêveurs involontaires qui, dans les rêves de ces personnages, nous donnent une image saisissante de Cuba, de l’Angola. Un pays que j’ai d’ailleurs retrouvé dans le très beau, mélancolique comme une saudade, La mer à Casablanca. Ce qui n’est pas dit et n’apparaît pas dans le cadre apparaît avant d’autant plus de force. Lui aussi très onirique, La route de nuit de Laird Hunt suggère la violence fondatrice des États-Unis par cet ailleurs de la conscience que le roman excelle à rendre. Au fond, c’est une très bonne nouvelle que le polar parvienne à intégrer le rêve, les états flottants de conscience comme centre d’une intrigue comme le fait l’indispensable Willnot de James Sallis. Indépassable.

Arrêtons-nous là sur la rétrospective en constellation (premier pas vers une théorie dans le sens astronomique) pour dire un mot des jolies surprises prévues pour la rentrée. On le dit tout de suite, je suis assez impatient de me plonger dans le nouveau roman de Javier Marias à paraître en septembre chez Gallimard. Je suis aussi extrêmement heureux de retrouver Jonathan Buckley dont, après Fleuve, Le castor Astral publie Nostalgia. Difficile de résister à un tel titre. Je retrouve aussi avec un certain plaisir, un peu dubitatif tout de même car je n’avais guère apprécier son dernier roman, Jonathan Coe qui, toujours chez Gallimard, continue son épuisement quasi sociologique par sa satire de l’Angleterre contemporaine. Toujours assez captivé par cette tentation du roman de rendre compte du contemporain. Pour revenir sur le thème de la confiance qui, malgré tout, anime ces lignes, un mot sur les livres publiés par des éditeurs dont la ligne me paraît en adéquation avec ce que j’espère trouver dans les livres : de la langue mise à nu et du basculement habillé d’une intrigue. L’Ogre intrigue donc par deux titres : Menaces d’Amelia Gray (la fiction me parle quand elle est menacée par les ombres et tentent un bref éclat face à la mort et la disparition et, en même, je sais et espère que ce roman ne parle pas de ça) et Les échappées de Lucie Taïeb (la réalité dans ses échappements, la prose dans sa fuite… ?). Quidam continue à m’envoyer toutes ces publications, jamais déçu jusqu’ici. Hâte de découvrir un texte rock, contemporain (fugace donc) d’Erwan Larher intitulé Pourquoi les hommes fuient ? et Le temps est à l’orage et sa mise en scène d’une incertitude du climat (violence et apaisement face à un avenir bouché, caniculaire ?) Toujours aussi jolies, les Éditions du Tripode me promettent de belles lectures avec L’éternité, brève (belle césure du titre) d’Étienne Verhasselt, un recueil de nouvelles que je crois échevelé, plein de liens et de synapses et De pierre et d’os de Bérengère Cornut, une histoire d’inuits et d’errances très tentante.

Je connais moins encore le reste des livres reçus dont voici une brève liste. Mikado d’enfance de Gilles Rozier chez l’Antilope (appartenir à une communauté en la dénigrant, en cherchant au moins le premier souvenir d’appartenance ?).  Ouvrir son cœur d’Alexie Morin chez le Quartanier (respiration d’une autobiographie fragmentée ). Une fois (et peut-être une autre) de Kostis Maloùtas chez Do (interpénétration d’un roman l’autre, l’invention de soi comme pastiche ?). La fuite en héritage de Paula McGrath chez La Table Ronde (Joseph O’connor en dit le plus grand bien, ça suffit). Les ardents de Nadine Ribaud (un roman incandescent (?) dont j’aime rien savoir. La vie silencieuse de la guerre de Denis Drummond chez le Cherche-Midi (enquête sur la belle horreur contemporaine ?). Opus 77 d’Alexis Ragouneau (aucune image, de la musique peut-être ?). Maunten de Drusilla Modjeska Au vent des îles (des papous dans la tête…). Ça va être bien. Il me reste quelques livres à recevoir de Métaillié, Actes Sud et Verdier. Un nouvel été saturé de romans…

 

 

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