Thérapie 3

Toujours sans nouvelle de Pierre. Son téléphone ne répond pas. Son chargeur est encore branché près de la table de chevet. Je fais taire l’inquiétude ou plutôt la remplace par celle suscitée par le patient du jour. Sa prise en charge me paraît périlleuse, à la limite de la déontologie pour tout dire. Raconter des histoires à un enfant fonctionne un peu trop bien. Il les accapare sans cette prudence avec laquelle mes patients feignent d’accepter mes récits, pour mieux immédiatement les recomposer. Avec ce patient de dix ans, j’ai l’impression de me livrer à une manipulation mentale machiavélique.

Le passé ne lui appartient pas encore. Son avenir dessine des potentialités inquiétantes. Depuis ma séance matinale de méditation, le cas m’obsède par sa résistance obstinée au bonheur. Du haut de son intelligence dérangeante, il me regarde, taiseux, dubitatif et jamais dupe de ce que nous racontons. Il se prend trop au jeu et me laisse avec une surabondance de versions de sa vie. Pour qualifier le cerveau retors de cet enfant précoce, le mot exact serait sardonique. Il me vient au seuil de mon cabinet.

Lors de notre dernière rencontre, deux semaines auparavant, il m’a dit que toute histoire trouve son achèvement dans la mort. Infiniment trop intelligent pour son bien, l’enfant a feint de ne pas voir mes dérobades. Je renâcle encore à en organiser mes notes trop volumineuses. Sans effort excessif, l’enfant y est parvenu à être tous les personnages de son récit. Je l’y vois s’agiter dans les exigences parentales contradictoires qui le déchire. J’oppose aujourd’hui à son imaginaire foisonnant une version de lui-même terriblement triste.

Mes sentiments sont trop rapides pour que je les nomme. Tout se mélange, tourbillonne et je sais plus ce que je dois ressentir. Ça m’agace, mes pensées je veux dire. Elles viennent pas toutes de moi. Quand je me sens perdu, quand ça va trop vite, je vole celles des autres. Si je pleure c’est pour imiter mes copains. Pour voir comment ça fait. Dans la cour, je sais mieux qu’eux comment être triste ou comment me faire plaindre. Du coup, j’essaie un peu tout. Le soir, je sais plus celui que je dois faire semblant d’être.

Je m’arrête. Les cas vus dans la journée me contaminent. Personne ne s’en plaint. Mes enfants, c’est de leur âge, désertent l’appartement ; Pierre… N’y pensons plus. Mon rendez-vous est à dix-sept heures. À cette heure, il navigue en pleine confusion. Il montre un talent inné pour imiter mes attentes. Il croit me plaire en s’emparant de toutes les souffrances imaginables. Ses parents supportent de plus en plus difficilement le malaise qu’il suscite en eux. Je ne peux leur donner tort.

Durant la dernière séance, j’ai opéré une tentative désespérée de le prendre à son propre jeu. J’ai repris et rectifié son récit de sa vie telle qu’il se l’imaginait. À aucun moment, cette relecture ne l’a atteint. Indifférent, il l’a accepté pour mieux adopter son rôle. Il l’a aussitôt teintée d’un profond pessimisme. À peine ai-je commencé à retranscrire cette version que je me suis dit, contre toute cohérence chronologique : l’homme manipulateur, pervers narcissique, que dans sa version des faits, l’enfant souhaite devenir conviendrait à merveille à ma seconde patiente. À être si malléable, elle demande à être malmenée. J’ai failli le noter dans son dossier. Je me contente de réécrire celui de mon prochain patient.

Plus tard, j’aurai pas de femme. Franchement, ça doit être fatiguant d’être toujours avec la même personne. En plus, je suis sûr qu’il faut avoir la même personnalité. Après si on est plusieurs dans sa tête, comment ça fait si on a des enfants ? On reconnaît comment celui en nous qu’ils appellent papa ?

Je m’en fiche parce que je sais que je serai riche. C’est hyper facile de vendre n’importe quoi. Moi, il voulait me renvoyer de mon école parce que j’ai revendu mes pilules à mes copains. Vous le savez bien, il suffit juste de trouver la bonne histoire, celle que les autres veulent entendre. Faut observer leur visage, la façon dont il vous regarde. Ceux qui vous touchent et ceux qui vous fuient.

Je voulais devenir comédien. Mais on choisit pas ses rôles. Après faut rentrer chez soi. Comédien du quotidien, ça existe comme métier ? Acteur de sa propre vie inventée, c’est de ça que je rêve. Mon enfance en mieux, sans mes parents pour me dire ce que je dois faire. Je vois bien que je les déçois quand j’essaie d’être moi-même. Mais quand même ils ont peur quand je me transforme en celui qui devrait mieux leur plaire.

D’abord y a mon papa qu’est toujours sur mon dos. Les autres pères y sont pas toujours-là. Ma maman elle dit qu’on a de la chance qu’il travaille à domicile et qu’il peut s’occuper de moi. Mais c’est pas vrai. Quand il me parle il a pas l’air . Lui aussi peine à se débarrasser de celui qu’il est au travail. Des fois, il me parle comme un de ses collègues de travail : il me raconte en ronchonnant sa journée. Ça a pas l’air marrant franchement. Et quand même, je me fais gronder dès que j’ai une mauvaise évaluation en classe. Il faut que je travaille mieux pour avoir un bon métier plus tard. De toute façon, il est nul le travail de papa et je pourrais toujours reprendre l’entreprise de maman.

C’est son frère qu’est mort qu’il l’avait créé. Même si je m’en souviens pas très bien, lui il s’amusait. Comme vous, il ne cessait d’inventer des histoires. Il me racontait qu’il cherchait des trésors, qu’il le revendait clandestinement, une sorte de pirate dans des îles, des paradis je ne sais plus quoi. Ma maman, elle appelle ça la bourse. Ça a pas l’air marrant non plus. Quand elle rentre, elle pense toujours aux chiffres, pas à ceux de mes divisions qu’elle n’a pas la patience de m’expliquer. Elle me dit jamais de travailler plus, juste d’être malin. « Savoir saisir les opportunités » ce serait ce qui fera de moi une personne qui compte voilà ce qu’elle dit. Moi, je sais pas trop.

Souvent, quand ils m’agacent trop, je me dis qu’ils vont pas tarder à mourir. Peut-être que je me sentirais mieux quand moi aussi je serai mort. Je deviendrai un fantôme et on croira à mes histoires quand. Elles feront peur.

La séance fut bien pire que tout ce que j’ai pu en écrire à l’avance. J’en viens à me demander si mes récits de rattrapage n’aggravent pas le cas de mon patient. Dans la seule compagnie d’un nouveau livre de self-developpement, je ne parviens pas à me décider à me consacrer à l’invention d’une version acceptable de ses propos. Il ne m’en reste qu’une longue tentative pour faire le vide. Les yeux rivés sur le téléphone qui ne sonne pas, à ne pas penser que ma vieillesse va ressembler à ça. L’attente.



L’épisode précédent est à découvrir ici. Mes autres textes sont toujours disponibles là.

Suite et fin dimanche prochain.

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