Almanach Peter Nadas

9782752911506-1cf85.jpg

Le je et le nous, l’arbitraire de nos choix, le charme d’une anecdote, toujours au seuil de la fiction, et de la réflexion et surtout les effleurements du désir. Dans cette série d’essais mensuels, menés telle une déambulation, Péter Nádas offre un accès direct à sa pensée complexe, aux liens toujours latents entre ses histoires, à ses souvenirs. Ce livre d’une grande finesse a un fort pouvoir évocatoire tant Almanach paraît toujours parler d’autre chose et reflète ainsi l’état du monde et surtout une panique diffuse.

À chaque fois que paraît un Péter Nádas, revient la même réflexion : mais pourquoi tous ses romans, tous ses autres textes, ne sont-ils pas traduits en français ? Sans doute parce que cet auteur si important (si vous ne l’avez pas encore fait, il faut lire Le livre des Mémoires et Histoires Parallèles) reçoit ici une reconnaissance critique loin, je crois, d’en faire un succès de librairie. Les livres de Péter Nádas sont, il faut bien le reconnaître, plutôt exigeants. Il faut accepter de s’y perdre car la pensée y apparaît comme en suspens, comme une façon de réfuter les explications trop simples « car je ne croyais pas, comme je ne crois toujours pas aux solutions. » À la lecture de cet Almanach on comprend en quoi le maître mot de son œuvre reste le décalage. Les chroniques réunies ici (elles ont toutes cette cohérence qu’ont les associations d’idées) datent de 1987-1988. Décalage d’abord parce que ces textes paraissent à peine datés : le monde décrit par Nádas entre curieusement en écho avec le nôtre par sa prescience de la catastrophe vers laquelle nous continuons à nous acheminer. Au fond de sa retraite rurale, l’auteur évoque pourtant puissamment l’effondrement de l’univers soviétique. Mais il parvient à le faire avec le charme de l’anecdote. Ici notamment le choix d’un motoculteur pour l’entretient de son potager. Tout cela vire à la farce et, une fois l’engin devenu fou, finit par ce constat : ce pays n’en a pas pour plus de dix ans.

Car si je trouvais fût-ce un idéal au monde auquel pouvoir me fondre, m’assimiler tout entier, moi et mon système de pensée en roue-libre, je serais enfin sauvé.

Le lecteur, avide, se surprend alors à souhaiter avoir l’avis de Péter Nádas sur la Hongrie contemporaine et sur l’instant présent. Après un instant de réflexion, il faut admettre que seul le décalage serait susceptible de nous porter vers le présent. Ou comme le dit Péter Nádas dans une formule énigmatique : « Un avis personnel ne serait qu’arbitraire mais vaut, dès que commun, comme présage. » La démarche à saut et à gambade (on pense souvent à Montaigne tant les anecdotes alimentent toujours la réflexion de l’auteur et surviennent avec un art très sûr de la digression), en footing permet à cet Almanach d’amalgamer souvenirs et réflexions, fiction et une réalité qui serait avant tout celle de l’écrivain au travail.

Les histoires transposées en images ne sont jamais qu’une invention littéraire presque en rien conforme, avouons-le, à la façon dont l’esprit fonctionne. Aujourd’hui, je dirais plutôt que mon énergie en déshérence avait mis le doigt sur un nœud de réminiscence et d’atmosphères d’autrefois.

On sent dans cet almanach de cette sourde inquiétude qui fait toute la beauté des romans de Péter Nádas. L’explication la plus immédiate serait une crainte de l’oubli dans la confrontation à un désœuvrement à la campagne. L’auteur parviendrait alors très habilement à incorporer ses souvenirs, à glisser une vision de son quotidien inquiet. La vie d’un écrivain dans ses peurs : Péter Nádas nous raconte comment, par exemple, une fois sortie de son bureau, il croise toujours la même personne. Détestation et interprétation d’un désœuvrement réciproque. Le reste du livre, notamment cette histoire d’amour dont les méandres se poursuivent sur plusieurs chroniques,  le lecteur comprend que les propos de l’auteur sont toujours au seuil de la fiction. « Car j’autorise chacun à douter, à ne croire aucun de mes mots. » Au fond, on pourrait comprendre tous les souvenirs évoqués par Péter Nádas comme des expériences de dépersonnalisation. Le je qui s’y exprime est toujours en miroir, confronter à ce nous qui en assurerait une place dans la société. Avouons avoir eu parfois un peu de mal à suivre la réflexion politique qui sous-tend Almanach. À ce titre, l’essai sur les romains m’est resté obstinément obscur. Nettement moins cette expérience : « Quand je me regarde dans le miroir, depuis lors, je ne m’y vois plus moi mais celui qui s’y voit. » Ou comme il le dit ailleurs : « Raconter ce n’est pas vivre, et pourtant le récit incarne le plus réel espoir de vivre. » On peut alors lire Almach comme un art poétique. Dès les premières pages nous est donnée une explication de ce que Péter Nádas parviendrait à réaliser dans Histoires parallèles :

J’aimerais écrire l’histoire unique de personnes qui ne se sont jamais mêmes rencontrées, ou ne se connaissent qu’à peine, mais dont chacune détermine fondamentalement le sort des autres. Ce système de corrélations secrètes et mystérieuses pourrait trouver dans le récit clos  la forme qui lui convient le mieux. La structure susceptible d’articuler ces récits clos, indépendants les uns des autres ou reliés entre eux, se calquerait alors sur un modèle tout trouvé : la chaos.

Nous évoquions Montaigne, si savant dans ce jeu de masques que serait un autoportrait, et nous retrouvons cette figure dans la façon dont Péter Nádas fait de son Almanach des essais, comprendre des expérimentations. Aucune théorie dans ce livre si plaisant, son cœur est un récit fascinant qui paraît proposé une interprétation des thèmes de toute l’œuvre de Nádas. Les démons du désir, l’obstination de s’y voir autrement que comme spectateur, ces contradictions et contrariété, ses sensualités et ses urgences. On sait Péter Nádas immense écrivain de la sexualité, on le découvre ici, dans le décalage d’une inscription autobiographique, en tension vers la tendresse. On retrouve alors, avec un vrai plaisir, ce jeu d’échos insituables entre les histoires. La plus longue de ce que l’on serait tenté d’appeler nouvelle entre en résonance, pour l’attraction envers un camarade à travers le désir commun pour une femme, pour la longue lettre du dernier texte. Une fois encore, le plus plaisant dans Almanach reste ce suspens du sens « comme s’il avait voulu s’adresser à nous, mais préférant tout compte fait se taire, n’ayant rien de rassurant à dire. »

Publicités

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s