Thérapie 4

Les cas compliqués se croisent dans mon cabinet. Si ma soirée avait été plus apaisée, je n’aurais pas accepté cette nouvelle cliente. Lui-même de la partie, son père n’a cessé de me le répéter : un collègue m’a évoqué comme ultime recours. Le diagnostique serait posé depuis longtemps : anorexie mentale. Au téléphone, j’ai feint de savoir à quoi se référait cette pathologie. Spontanément je l’ai comprise comme un amincissement de l’âme. Pas la moindre idée de ce à quoi m’attendre.

Je passe ma matinée à cuisiner. La fin de semaine sera, je l’espère, marquée par ces présences dont le manque… Ne pas céder à la négativité. Plonger plutôt dans cette joie de comprendre comment les paroles de ma cliente s’opposeront à son corps auquel si peu d’entre nous accepte d’être confondus.

L’occasion de rectifier mon apparence négligée. Seule, je fuis les miroirs. La sérénité passe par ce sacrifice d’image. Un peu de maquillage et j’enfile le déguisement de mon tailleur strict. Il faut vendre à ma nouvelle patiente un rapport apaisé à mon propre corps. Même si je ne me reconnais pas dans cette enveloppe charnelle. Elle attache à une identité un peu trop fixe. Habillée, je la contemple un instant. Le suivant, je me détourne de cette femme entre deux âges à la séduction sans objet. Dans le regard de Pierre, quand il daigne encore s’arrêter sur moi, je parviens encore à me voir comme la jeune ingénue qu’il a rencontrée. Peut-être ne changeons-nous pas tant que cela.

Je pense, en tout cas, être parvenu à montrer un visage immuable au refus du monde opposé par cette jeune fille. Une bonne dizaine de minutes, elle reste obstinément silencieuse. Puis, elle m’embarque dans des représentations haineuses inutiles.

Je n’ai jamais compris la prétendue nécessité de se construire contre la mise en histoire des générations précédentes. J’entends le rappel cruel constitué, pour son père, par sa maigreur concentrationnaire. Je ne veux pas l’entraîner sur cette piste, pas directement du moins. Donc j’interroge son désir de devenir un fantôme. Certes nos sociétés d’opulences s’emplissent avec cette satiété qui pointe obscurément leur vacuité.

L’adolescente n’aperçoit pas encore le désir de se singulariser dans son souci de ne surtout pas se différencier. Être en tout point comme autrui pour pouvoir se regarder. Rien ne change. L’image idéale de soi reflétée est peut-être plus virtuelle. Mon récit devra avoir l’évidence visuelle d’un selfie. Ou, plus compliqué mais plus tenable, celle d’un souvenir où l’on se voit soi-même.

À la fin d’une séance interminable, je brode librement à partir de la quinzaine de mots que ma patiente a consentie à prononcer. La redite de la graisse, de la laideur, cache, je veux le croire, un souhait très positif d’amélioration de soi.

Je pourrais commencer par le plaisir pris à se faire vomir. Une façon de renverser l’image sociale à laquelle vous me pensez trop attachée. La nourriture serait censée venir combler un manque. Moi, je crois que ce qui nous manque vraiment c’est la possibilité de s’expulser de soi. En tant que femme, on veut vous remplir : vous combler par un pénis puis compléter votre vide intérieur par un fœtus. Chaque fois que je vomis, c’est cette vision de la femme que je vomis. J’y trouve, vous paraissez pouvoir le comprendre, le plaisir érotique d’une auto-suffisance.

J’interromps ma recension pour un déjeuner tardif. Sans fausse pudeur, je jouis, de mes achards de morue, de mes pattes aux truffes, par moi et pour moi seuls préparés. Le plaisir sans apprêt d’une adhésion au monde. Je ne peux accepter que l’on s’y refuse. Comme pour l’enfant, cela prouve un trop attachement à soi. Il faut se couler dans l’harmonie du monde. Ma mise en récit doit souligner à quel point leur histoire appartient à un fond commun indistinct.

Je ne suis pas du tout certaine de revoir cette patiente et décide alors de m’emparer de son cas par un amalgame avec ceux de cette semaine irrésolue. On ne sait jamais de qui on raconte l’histoire. Notre société produit des enfants et des adolescents bien trop conscient d’eux-mêmes.

Mon père a dû vous le serinez, mon désir de maigreur vient de l’enfance. Il en a deviné des événements traumatiques. Au point que je savais ce qu’était une « scène originelle » avant d’avoir la chance d’en apercevoir une. Vous savez, vous, à quoi ça ressemble la sexualité de deux parents psys ? Des mots plutôt que des gestes, des intentions à la place des émotions. Attention, je ne me plains pas. Bien au contraire : mon enfance fut, pour ainsi dire, comblée. À peine entachée, peut-être, par le souvenir d’une liberté raisonnante encombrante. Aucune de mes actions n’était réprimées, il me fallait juste apprendre à en déceler les motivations, à assez tôt, prendre garde à leur motivation cachée. Ce culte de la parole explicative a créé, au collège, une connaissance croissante de la complexité où me cacher.

Mon corps est conforme à celui de mon milieu : menu, blond, sans disgrâce apparente. Objet de trouble, il l’est devenu par provocation puis par habitude. L’incarnation de ce qui échappe, à moi, à mon père à n’importe quel discours. J’avais, je le croyais au début, plusieurs options. Celle de la sexualité me dégoûte. Saleté et maladresse des garçons pressés de mon âge. En plus, c’est une pulsion pour psy, y céder serait se faire déposséder de son propre corps.

Je ne veux pas mourir. Au contraire. Vomir pour vivre, sentir les palpitations de son corps, ses aigreurs comme source identifiée, minimisée, de l’angoisse. Il ne s’agit pas d’une volonté de disparaître. Peut-être de se soustraire des interprétations trop évidentes : plus je souffre et plus mes parents m’accordent de l’importance. Mais comment n’ont-ils pas encore compris que ce n’est plus leur soutien que j’implore, plus leur regard qui doit me dévorer.

Mon père vous a probablement parlé de mes aventures avec des hommes plus âgés. Elles m’ennuient, vous n’avez pas idées. Schéma classique de la quête du père, cas d’école de la femme-enfant qui alors ne veut pas grandir. Sans doute. Mais c’est surtout sale et prévisible : je m’agite sur eux, les chevauche avec vigueur pour qu’ils craignent de me casser. Après, peut-être simplement parce qu’ils mettent du temps à rebander, ils veulent me façonner, me sauver. Je leur dis que je suis en cloque, ils s’enfuient. Ceux qui prétendent prendre leurs responsabilités rentrent penauds chez leur femme quand je leur rappelle qu’ils seront morts quand notre enfant aura l’âge de sa mère quand elle l’a conçu. Je vous l’ai dit, mon régime strict m’a rendue stérile : pas de place en moi pour un mort en devenir.

Mon interprétation me paraît biaisée. Elle procède plutôt de mes peurs que de mon observation. La jeune fille me paraît trop sûre de son rejet pour s’offrir à la séduction. Je pense à Pierre dont je suis toujours sans nouvelle. Serait-il appâté par une version plus jeune et plus folle de moi-même ? Peut-être ne lui fais-je pas assez part de toutes celles, plus séduisantes, que j’invente dans mon cabinet. Je ne peux me résoudre à l’entêtant soupçon qu’il soit trop tard.

L’ensemble de ces voix s’estompe. Je suis si seule.



L’épisode précédent est à retrouver ici.

Mes autres textes narratifs sont à découvrir .

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