Vazen 1

En pleine saison de plage pourtant, le ciel se couvre. Les baigneurs se replient, la fraîcheur de l’eau est à nouveau évoquée. Les plus prévoyants s’enroulent dans de larges serviettes, les autres s’agitent et courent. Les jeux de raquettes reprennent sur le sable humide laissé par la marée. Avis d’expert sur les cailloux plus nombreux que l’année dernière. Les tempêtes de janvier sans doute.

L’éclaircie suspend les craintes. On est habitué ici. Un beau temps immuable serait aussi improbable qu’une mer étale. Ici, c’est l’océan. La prochaine côte :les États-Unis. Du coup, on profite du micro-climat de l’île. Il suffit de regarder les nouveaux arrivants : sont déjà rouges. Rien de pire que le ciel voilé.

Ces brefs revirements effacent les horaires. On ne sait jamais quand il est l’heure de remonter. Façon de parler. Les baignades nocturnes, de ce côté de l’île, sont rares, trop loin sans doute de l’unique discothèque.

En attendant coulent les instants au zénith.

Les premières heures de la fin de matinée, quand la mer est haute du moins, sont tacitement réservées aux baigneuses, sportives et solitaires, âgées aussi. On ne se parle pas trop. On nage, dans l’anse essentiellement. Ça brasse un peu ce matin. L’eau, c’est connu, est gelée dès que l’on quitte l’abri de la côte. À marée basse, seuls les plongeurs suréquipés s’aventurent jusqu’au gros rocher qui, de la plage, bouche la vue sur l’infini de l’océan. Ou rappelle, c’est selon, sa présence par les vagues qui, même en pleine été, le recouvre.

Vue de l’eau, durant les respirations d’un crawl où l’on sort un peu trop la tête pour éviter les vagues, la plage déserte paraît naturelle. Si l’on s’éloigne un peu, juste avant la barre de courants qui vous retient dans l’anse, on aperçoit, entre les vallons, le phare. Même si la plupart portent des bonnets, le sel vous met les cheveux dans un état, les nageuses entendent par à-coup les goélands qui, des rochers abrupts tout proches, les regardent indifférents. On s’accroche à l’illusion que rien ne change. La routine des nageuses a quelque-chose de rassurant. Tous les matins de l’été, elles luttent pour s’entretenir. Brasse après brasse, le temps passera pas sur leurs bras décharnés, ridés d’être trop bronzés.

Un peu plus tard, le soleil a réchauffé l’eau. Le vent du nord s’atténue un instant. La gymnastique se poursuit. En un peu plus bavarde. On vient en groupe, avec du matériel, faire du travail de renforcement musculaire. Une autre génération peut-être pour pratiquer avec autant d’entrain l’aqua-gym.

Les voix portent partout dans la crique. Elles en laissent résonner le vide. Ses hauteurs se couvrent encore, en haute de saison, d’ajoncs alors que les fougères, signal préoccupant, se dessèchent par manque d’eau.

L’assemblée totalement féminine ne s’en soucie pas trop occupée à battre des pieds en cadence, accoudée à leur bouée en forme de frite.

Les seuls à venir ici connaissent le paysage et y accordent seulement un regard dans la petite descente qui, par un sentier escarpé, mène à cette plage familiale. Les promeneurs et autres randonneurs sont les seuls à la découvrir par hasard, en arpentant le sentier côtier. Leur flux paraît contingenté, il épargne la plage avant l’heure du pique-nique.

Quoiqu’il en soit, rien ne trouble l’instant lunaire où les vagues cessent de gagner du terrain et, avant le reflux, marquent un moment d’hésitation. Éclat d’un calme soudain, le temps se lève. Les intrépides sportives s’en félicitent. En dépit de leur agitation, elles pressentent la perfection de ce moment à l’équilibre aussi incertain que leurs sportives pirouettes.

La plage c’est peut-être cela : des éclats de rire, des éclaboussures – un instant suspendu avant de couler. Que vous n’aimiez ou pas le sport, de loin le spectacle ressemble fort au bonheur.

Les sportives sortent de l’eau, flattent le chien de l’unique promeneur. Il s’ébroue et hésite avant de retourner dans cette eau trop froide qui, au bord, charrie un soupçon de cailloux.

Son propriétaire contemple la mer et hésite lui aussi à enlever ses chaussures pour la goûter. Vingt ans qu’il vient ici, il n’a toujours pas réussi à se baigner. Il envie pourtant l’assurance avec laquelle les baigneuses se donnent rendez-vous pour le lendemain.

Si on ne se revoit pas avec les enfants d’ici-là. Ici tout semble immuable, une absence serait une entorse sans importance. On finira toujours par se recroiser.

Lui il songe que, comme pour la baignade, il aimerait croire que personne ne disparaît. Il repart. Au fond on ne sait pas s’il était mélancolique ou juste, rêveur, patient avec son chien. Face à une telle splendeur maritime, n’importe qui se prend pour Baudelaire. La mer comme miroir pour l’homme libre que, dans nos habitudes, il nous arrive encore de croire être.

Rien durant dix minutes. L’image de la perfection de cette anse quand plus personne ne la regarde. La certitude que son apaisement continue même quand on n’est-là pour en ressentir le besoin intime. Les vagues en viennent même à se taire, à devenir un prolongement d’un ciel au bleu imperturbable.

Ici les journées saturées de promesses commencent au ralenti.

À commencer à baisser, l’eau laisse des reflets irisés. Les goélands y font, eux aussi, trempette. Le cri de leur dispute, leur manière de se voler dans les ailes ne sont pas si différents de l’enjouement des humains. Un tout petit peu plus de peine à le déchiffrer. Et encore.

Un touriste intervient dans cet alchimique apaisement. Lourdaud, il bouscule cette harmonie à force de la dévisager et de s’émerveiller à demi-voix. Les goélands s’en foutent et s’enfuient quand il sort son appareil, pieds et télé-objectif pour capturer cette image pour office du tourisme.



Le prochain épisode sera disponible dimanche prochain.

Dans l’attente, mes autres nouvelles sont à retrouver ici.

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