By the rivers of Babylon Kei Miller

LaSolutionEsquimauAW

L’Histoire de la Jamaïque en une après-midi. Un enfant se fait couper ses dreadlock et le souvenir d’un soulèvement mystique, celui du Prêcheur volant, annonce et sert de très joli contre-point narratif à l’autoclapse qui s’en suivra. Dans une langue magnifique, entre le réalisme-magique d’une prose dont la traduction parvient à faire entendre la créolisation et une langue limpide pour donner à voir nos aveuglements sociaux et politiques, Kei Miller enchante le lecteur par son sens de la narration. Un roman à découvrir.

Le charme le plus évident de ce roman envoûtant à plus d’un titre tient à la pluralité de sa langue qui intervient, précisément, pour rendre les identités plurielles à l’œuvre dans ce livre. On pourrait peut-être penser ceci : un livre se singularise quand il parvient à créer une langue seule apte à inventer un lieu, à donner une image des échos et autres réminiscences qui en constituent l’essence. Augustown est le titre original de ce très joli roman. Un lieu imaginaire emblématique mais non pas exemplaire. Sans aucun doute par la vertu de la langue. Saluons le travail de Nathalie Carré, la traductrice, qui parvient à en rendre la familière étrangeté de cette langue créolisé. Pour raconter cette « histoire du tan-lontan » il fallait une prose localisée, inscrit dans la mémoire d’un contexte que toujours porte le langage. Kei Miller parvient admirablement à doser les termes d’un parler local, à les rendre toujours compréhensible, subtilement exotique comme l’est la « marmaye » ou le « bouche-cancan ». Il n’abuse aucunement de la couleur local, de son exotisme de pacotille ou de sa magie pleine de regret. By the rivers of Babylon nous montre aussi à quel point la langue est politique. Si l’histoire de ce roman reflète celle de toute la Jamaïque, elle est aussi miroir pour nous-mêmes.

Et vous pouvez aussi vous arrêter sur une question plus urgente : non pas de savoir  si vous croyez en cette histoire, mais plutôt si celle-ci parle de gens que vous n’avez jamais envisagé de prendre en considération.

L’Histoire d’un lieu inventé, Augustown, devient sous la plume de Kei Miller celle d’un soulèvement. L’auteur joue sur ce motif avec un vrai bonheur dans sa façon d’enchâsser les contre-points. Pour consoler son, pour ainsi dire, petit-fils de la perte de ses dreadlocks, Ma Taffy lui raconte l’histoire d’Alexander Bedward, le Prêcheur volant. Le pouvoir politique, les Babylone comme l’appelle cette rastafari de la première heure, l’ont cloué au sol par crainte de la portée que pourrait avoir ce soulèvement. Les souvenirs affluent alors, ils happent « comme un écho qui échappe à sa propre fugacité ». Ma Taffy se remémore alors le dernier homme, lui aussi retrouvé flottant tragiquement, pour ainsi dire, dans les airs. Là encore, la langue de Kei Miller parvient au miracle d’un prose qui soulève le lecteur. Ne serait-ce que par la grâce du terme d’autoclapse. Laissons au lecteur la chance de découvrir les sens divers de ce mot seul apte à rendre les révélations destructrices qui suivront la coupe de ses dreadlocks.

Pour véritablement connaître un homme, il faut connaître la forme de sa douleur, la blessure spécifique autour de laquelle s’est forgée sa personnalité.

Toute la grandeur de By the rivers of Babylon vient dès lors de la façon dont, hors de l’indignation légitime, le romancier parvient à donner une image des pensées, et autres justifications plus au moins fallacieuses, de chacun des personnages. Du gangsta qui se soumet à la sagesse enfumée de Ma Taffy, à Monsieur de Saint-Josephs et ses façons de se leurrer sur son identité, à la proximité – et pour cause – entre Madame G et Miss G, Kei Miller incarne son histoire pour mieux en rendre les emportements hasardeux, malheureux.



Gratitude aux éditions Zulma pour l’envoi de ce beau roman.

By the rivers of Babylon (trad : Nathalie Carré, 246 pages, 9 euros 95)

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