Nostalgia Jonathan Buckley

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D’une ville imaginaire de Toscane, Castellucio, Jonathan Buckley fait le lieu de toutes formes de représentations artistiques. Si Nostalgia est l’histoire d’un peintre de sa nièce et de son assistant, le roman prend tout son sens dans cet épuisement du réel qu’est toute expression artistique. Dans un impressionnant travail sur le motif, morcelé en douze parties composées de douze séquences, Jonathan Buckley parvient à inventer un lieu, susciter ses fantômes, recréer ses mythologies. Un roman véritablement passionnant dans sa tension vers un sens jamais symbolique.

Il faut d’abord dire l’immense plaisir éprouvé à retrouver l’œuvre de Jonathan Buckley. Fleuve, son précédent roman, également paru au Castor Astral, m’avait intrigué. Nostalgia lui est antérieur. On y retrouve pourtant un univers commun, le même mais sensiblement autre comme les grands romanciers parviennent à dessiner une continuité dans leur création. On pourrait presque dire un travail sur le motif qui est au centre de la machinerie romanesque, trop compliquée pour ne pas paraître limpide au lecteur qui ne souhaite pas s’y arrêter, au cœur de Nostalgia. Dans Fleuve, le discours artistique, délicatement distanciée, semblait servir de contre-point. Dans mes souvenirs, cela passait par un propos en connaissance de cause sur la musique contemporaine et une vraie attention à, disons, l’au-delà du langage. On peut, je crois, parler pour le romancier anglais d’un sous-texte intellectuel dans toute son projet romanesque. Signe du temps, peut-être, Nostalgia porte, pour partie, sur une incapacité à nous approprier un discours sur l’art contemporain, à faire aujourd’hui de l’artiste un pivot de nos sociétés.

il n’est pas très intéressé par le passé – ou plutôt par son propre passé. Comme chacun, il est enclin à la nostalgie mais pas pour sa propre vie – pour un passé plus distant, un âge d’or qui peut-être n’a jamais existé.

Gideon Westfall, esprit « verrouillé par la nostalgie », poseur magnifique, phraseur grandiloquent dont la pertinence vient aussi de son ridicule, permet à Jonathan Buckley de revenir sur un des motifs fondamentaux de l’art : une perpétuelle oscillation entre tradition et modernité, une tension, pour le domaine pictural, entre figuratif et abstraction. Alchimie subtile entre le fond et la forme, si Westfall professe des conceptions vaguement réactionnaires dans le domaine artistique, s’enferme dans un néo-classicisme tout de représentation, s’entête à vouloir (comment lui donner tort ?) à incarner « La vérité, pas la nouveauté », Nostalgia procède par de post-modernes (sic!) collages de différents niveaux de discours. Une façon d’entrer dans sa fiction est de voir lentement s’estomper les frontières de la réalité, de comprendre que tout dans ce roman est une invention bien plus réelle que jamais ne le sera notre pauvre réalité.

rien de radical mais quelque chose d’un chemin neuf sur un terrain connu, une ouverture de perspectives, d’autres défis.

Plusieurs sections de chaque chapitre semblent d’abord  être des fiches de travail, pour ne pas dire des résidus de la vie du romancier hors de son écriture. Jonathan Buckley est, au civil, directeur d’une collection de guide sur la Toscane. Une connaissance admirable qu’il parvient alors à transmuer. Nous voilà alors au centre du roman : Gideon Westfall, prétentieux, l’énonce ainsi : il ne fait pas de paysage, il les reconstitue d’après sa mémoire, les enrichit des symboles dont il semble surcharger ses toiles. Un peu à la manière de Bas là-bas y’a personne, Nostalgia s’épuise à décrire tous les lieux de Castellucio. Une cité inventée qui apparaît alors dans la consistance de son imaginaire. On peut d’ailleurs penser ce charmant aspect documentaire comme une façon pour l’auteur d’éluder l’intrigue, de détourner l’attention de ses attendus. Au fond, il ne se passe pas grand-chose (on le sait le roman contemporain ne pourrait plus décrire des aventures) dans Nostalgia : une disparition, une rancune familiale, des amours avortés. Jonathan Buckley parvient surtout à en faire des scènes et des images. Nous parlions à propos de Fleuve de la blancheur vertigineuse de l’écriture de Jonathan Buckley. Ici, quand elle se fait documentaire, elle apparaît pour ce qu’elle est : un trompe-l’œil. Des histoires de lieu, des hagiographies, voire des descriptions de la faune reliées au propos principal comme autant de présages trompeurs, auxquelles le lecteur se laisse parfaitement prendre. L’air de rien, avec cette manière de se moquer d’une érudition devenue ainsi acceptable, Nostalgia est un grand roman sur la Renaissance italienne dont Buckley nous donne une image entre ombre et lumière. Le romancier signe aussi un mélange de la vie des artistes, des figures décisives, imaginaires, de cette ville.

par contre, l’image des trois femmes et leurs bols à leurs pieds, même sans aucune signification demeurera nette.

Roman de la renaissance, Nostalgia est aussi un roman baroque. Un de ses modèles, il en propose plusieurs pour partager ce qu’il faudrait bien nommer, nous y reviendrons, une expérience esthétique, est celui du cabinet de curiosité. Une des très belles sections concernent un ami d’Athenasius Kircher. Sans pousser aussi loin que De toutes pièces, Jonathan Buckley prend un plaisir malin à entasser le savoir. On pourrait penser aussi à en montrer, par anamorphose, le vide. Ou plutôt le ressenti différencié. Nostalgia déjoue les structures traditionnelles du récit mais toujours pour tenter de préserver une sensibilité artistique, une image de notre obstinée résistance à la fuite du temps. Buckley offre le récit de deux frères antagonistes un peu à la façon dont Richard Russo le faisait dans Le pont des soupirs. Claire vient tenter de comprendre cet éloignement et cette si ordinaire dissension. Des explications qui souligne surtout des différences de sensibilité. Au fond, un des grands talents du romanciers, c’est de nous faire partager cette ambiguïté du jugement qui devrait être notre réaction première devant une œuvre d’art. La difficile conquête non pas de ce qu’il faudrait en penser mais de ce que l’on pense soi. Une des très belles questions portée par ce roman magnifiquement collectif, toutes époques confondues, est de savoir la place de l’individualité dans l’art. On ne saura jamais, malgré le regard des critiques, l’ironie sur ses prétentions, si Gideon Westfall est un génie ou un peintre accroché à une perception abolie.

Un peu des deux, un être déchiré par ses disparitions dont Nostalgia fait un des moteurs trompeurs, comme dans Fleuve, de sa narration. Le modèle de Gideon a disparu, la ville l’accuse. Claire interroge assez justement son obsession de l’âme que dévoilerait le corps, féminin et jeune bien sûr. Une impasse sans doute mais porteuse d’un sens transitoire. Telle est sans doute l’incarnation la plus achevée de l’art que nous propose Nostalgia. Avec un vrai talent, Jonathan Buckley réfute toute interprétation trop facile. La peinture ne sert jamais de mise en abyme pour un art du roman. Il s’agirait d’un présage, d’une intuition, d’un sens suspendu comme le seront toute les apparitions du bestiaire que nous offre Nostalgia. Une chouette dans la nuit, des abeilles. Tout se termine dans une célébration, on joue en mineur, comme dans un roman. Au fond, la seule chose qui demeure reste l’interprétation donnée à une toile. On pense alors au très indispensable Impressions de Kassel de Vila-Matas tant Nostalgia parvient à ce paradoxe apparent : comme Castellucio existe davantage que n’importe quelle cité toscanne, les peintures de Gideon Westfall dans leur interprétations contradictoires, dans leur description précise existent totalement. On pense notamment à « Paysage avec cheval mort » et l’inquiétude sourde transmise, comme dans tous le roman, par l’indifférence de ses personnages.



Un grand merci aux éditions du Castor Astral pour l’envoi de ce roman à paraître le 14 août 19

Nostalgia (trad : Richard Bégault, 411 pages, 22 euros)

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