Le petit copain Donna Tartt

71OWBaW0qwL.jpg

Vestiges de l’enfance, vertige des disparitions. Dans une écriture détaillée et incarnée, pleine d’images et de sensations, Donna Tartt nous plonge dans les aventures à la fois tragiques et absurdes d’Harriet à la recherche de son frère disparu. Ample roman, Le petit copain se présente comme un hommage aux récits d’aventures, ceux enfantins comme ceux des romans noirs.  À travers ce roman d’une très belle construction, Donna Tartt interroge nos capacités à nous plier à un récit.

Donna Tartt est une romancière qui parvient à plonger le lecteur dans le plaisir premier du roman : une très longue histoire qui paraît à tout instant crédible surtout quand elle se concentre sur les moments où surviennent « d’infimes accrocs ou failles dans la trame de la réalité. » Le chardonneret comme Le maître des illusions se déployaient eux aussi à partir du moment où le récit ne suffit plus. Toute l’aisance de la prose de la romancière américaine tient à décrire ces instants de consciences périphériques. Les romans de Donna Tartt semblent souvent au premier degré : elle présente un vrai talent pour s’absorber dans un univers décrit comme en connaissance de cause. Après l’univers des universités américaines dans Le maître des illusions ou celui de l’art et surtout dans des amitiés masculines troubles et pleines d’ivresse dans Le chardonneretDonna Tartt s’essaye au roman du deep south. Roman au premier degré peut-être mais la reconstitution ne paraît sous sa plume aucunement laborieuse. Avec une grande aisance, Donna Tartt gomme les marqueurs d’époque, intègre le climat social (le rapport entre les blancs et les noirs est admirablement rendu dans le personnage d’Ida et de l’affection que lui porte, indifférente à ses conditions de vie Harriet mais uniquement dans une égoiste et enfantine dépendance). Le petit copain se sait si admirablement incarné qu’il ne s’attarde pas à être daté ou alors par ce que l’on peut se surprendre à croire être une forme d’ironie pour l’évocation de musique ou de série à laquelle Harriet semble – comme au fond pour n’importe quel événement historique – échapper.

Quand ils vieillissaient, ils étaient pris à la gorge par quelque chose qui les faisait douter d’eux-même – la paresse ? l’habitude ? Leur volonté se relâchait : ils cessaient de se battre et se résignaient à ce qui arrive. « C’est la vie ».

Un des grands plaisir de la lecture des romans de Donna Tartt tient alors à son habitude à parler d’autre chose. Sans  doute pour ne pas se laisser prendre à une morale trop facile, la romancière sait s’éloigner de son thème pour l’enrichir d’une portée possiblement plus large. Le petit copain comprend de nombreuses très belles pages sur la disparition, la perte d’un être cher, la vie qui s’arrête par la colère de la voir malgré tout continuer. Le récit se base d’ailleurs justement sur les histoires transmises pour combattre cette peur. Robin, le frère d’Harriet, meurt. La famille d’Harriet, essentiellement féminine entre sa grand-mère et ses grandes-tantes, ne parvient à en dresser aucun discours. Juste cette idéalisation, prémisse de l’oubli. Dans la meilleure tradition du roman populaire (Stevenson et Conan Doyle), Harriet se lance à la poursuite d’une explication, pour ne pas dire dans un roman. À l’instar du Maître des illusions la trame policière s’avère très vite un trompe-l’œil, une belle et fonctionnelle diversion. L’autre thème qui donne de très jolis passage est justement l’interrogation de la résignation. Le passage à l’âge d’homme pour une jeune fille de douze ans et demi. Une sorte de disparition à soi. Harriet ne comprend pas tous ces livres où soudain le héros abandonne ces aventures, devient inintéressant au nom d’une prétendue rédemption. Avec une vraie finesse, Donna Tartt montre comment la fin de l’enfance est aussi l’éloignement de l’amitié, cette soudaine indifférence. Le personnage de Hely, une des incarnations du petit copain éponyme, est rendu dans sa cruauté ordinaire : entre soutien et soudain éloignement.

C’était ce qu’avaient vu sa mère et Edie : l’obscurité du dehors, la terreur d’où on ne revenait jamais. Les mots qui disparaissaient du papier pour plonger dans le néant.

Dans ce roman de près de 850 pages, Donna Tartt déjoue les attentes du roman. Le récit d’enfance se dédouble dans celui d’un roman noir qui nous plonge dans l’univers halluciné, insomniaque, de redneck pour laquelle l’autrice montre sinon sa sympathie du moins la teneur des cauchemars, des espoirs et autres incapacités à se résigner. Avec un vrai amusement, le lecteur découvre les interprétations paranoïaques, tout un versant de l’Histoire américaine, que suscitent les actions d’Harriet sur les Ratliff, des paumés magnifiques, crédibles et attachants dans leur horreur même. Le personnage de Danny est à ce titre une joli réussite : coupable auto-désigné, Donna Tartt nous communique ses hantises et l’intrigue tient alors en partie aux ratages, dans la meilleure tradition du roman noir, de ses stratégies malheureuses. Sans rien dire de la fin, notons comment l’autrice parvient à montrer que toute victoire est une défaite. Illusion de la vengeance ou, peut-être, trompe-l’œil du récit qui cherche à désigner un coupable comme si les choses pouvaient rentrer dans l’ordre. C’est de cette incapacité, je crois, que s’élance tous les romans de Donna Tartt.

2 commentaires sur « Le petit copain Donna Tartt »

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s