Vazen 3

L’éblouissement de se réveiller sur une plage. Sortir d’un sommeil en lisière de conscience. Impossible, en même temps, de ne pas, au moins une fois dans l’été, revenir à soi par la douleur d’un coup de soleil naissant. On se demande comment autant de monde a pu s’agglutiner autour de soi sans que l’on enregistre leur présence.

Le sculpteur s’éveille, son œil repère un emplacement, pas encore le motif qui le comblera. Un regard absent, concentré sur autre chose, déjà.

Ici, le regard ne tarde pas à être aimanté vers l’eau. On est-là pour ça même si la baignade n’est jamais tout à fait assurée. Elle est bonne une fois qu’on y est. La barrière de baigneurs, de l’eau à mi-cuisses, voudrait bien y croire. On crie, on s’encourage. Ceux qui sont là depuis longtemps se jettent dans les vagues sans une hésitation. Ils parviendraient presque à faire croire que leur séjour les a tanné contre la fraîcheur de la flotte.

Un couple s’y essaie avec un certain succès, une once de regret aussi. Visiblement, leur séjour s’achève sur ce dernier bain. Ils veulent, elle surtout, en garder un souvenir lumineux comme si les ultimes brasses dans cette anse allaient suffire à éclairer toute l’année avant leur retour. Laissons-les engranger des souvenirs heureux. Nager vers le large, s’arrêter un instant pour flotter sur le dos, écouter son souffle en apesanteur, leur permet de se sentir indécidablement vivant. Qui ne voudrait pas en garder une image, en chérir le souvenir ?

L’instant s’achève trop rapidement. L’homme rentre frigorifié. Il échange quand même un mot avec les baigneurs réticents. Prendre le temps de renvoyer un ballon parti trop profond. Le gamin se gausse, cause trop fort, masque mal sa peur de l’eau. Sa sœur semble peu décidée à attendre la fin de ses dictatoriaux atermoiements. Elle reprend, patiente, leur passes. Ils sont pas doués. Le gamin pourtant abonde en conseils.

Ça l’amuse de mouiller les autres. On se plaint par principe, par habitude de croire que tout se perd. Une mère, avec ses garçons en bas âge, paraît pas loin de le penser.

Au fond, pas si profond que ça, elle panique seulement à l’idée que son fils pourrait ressembler à ça. Mais le gamin, acteur de sa propre comédie, a, en entrant dans l’eau, enfilé un nouveau costume. Il essaie de marcher sur les mains et s’étonne, à grands éclats, de tournoyer sous la pression de l’eau.

La jeune mère se contente de surveiller ses enfants une fois la menace potentielle écartée. Pas très réchauffée, une étrange pensée lui vient. Elle doit se souvenir de cet instant à la place de ses enfants trop jeunes pour en conserver la moindre image. Ils barbotent des bouées aux bras, à poil. Enfin dans leur élément, rien ne les arrêtent.

Ils tournent pourtant pas loin de leur mère. Elle, elle se sent à sa place et se voit belle et bronzée comme suspendue dans l’instant. Avant que le plus jeune ne boive la tasse, une vague qui passe au-dessus de sa ligne de flottaison. Hurlements comme une seconde naissance. L’apaisement d’être pris dans des bras, sorti de cet élément soudain hostile, réchauffé puis nourrit. Peut-être est-ce surtout cette sensation de bonheur dont son fils conservera le souvenir confus.

Quinze heures, apogée de la proximité.

Capturons cette bruyante perfection. Continuer à lire, à dormir, au milieu du capharnaüm. La plage dans sa superbe absurdité. Une sociabilité heureuse par une savante distanciation des interactions. On se gêne mutuellement mais sans se toucher, on réprouve le comportement du voisin mais on ne résiste pas à la tentation de le jauger. Inconfort de la lecture qui pourtant en occupe beaucoup.

Dans le coin le plus reculé de la plage, contre les ganivelles posées pour préserver la dune, le jeune homme, après son dernier bain de la saison, s’accroche à un épais bouquin. Absorbé, ailleurs déjà, il offre une autre image du bonheur. Avec lui, on se demande pourquoi, ce devrait être un état total ? Sur cette plage, il survient dans son parasitage. Les interruptions, les regards irrités vers l’extérieur, en sont sans doute l’essence supérieure.

La conversation près de lui a de quoi estomaquer le plus endurci. Sur le départ, il éprouverait presque une forme de tendresse pour le dialogue déconnecté de trois mémères emperlées.

On cause culture, on prononce toutes les voyelles pour que personne ne doute de notre distinction. Un magnifique triptyque aperçu dans une pittoresque galerie du port.

Il se demande à quoi bon gloser sur un art sans inquiétude. Il se replonge dans son livre. La couverture soudain visible, le titre de son livre devient aussi lisible que sa mise en spectacle d’une certaine prétention intellectuelle. Les œuvres complètes d’Ingeborg Bachmann. Voyez-vous ça. Il interrompt sa lecture faute de pouvoir se situer dans la répétition des motifs des nouvelles.

Une phrase l’interpelle dans son absence d’ironie : « quand on ne sait pas boire, on ne boit pas. » Tenir son image de marque lui paraît une maîtrise malheureuse. Il contemple la droiture d’une posture confondue, avec le temps, avec sa propre identité. Une parade de superficialité, un masque comme seule figuration de soi.

Scandale minime d’une ivresse visible, la respectabilité ne supporte pas la moindre faille. Pour ne pas trop examiner son propre cas, il y devine une façon de poursuivre sa présence au monde, de se sentir, en excluant autrui, part intégrante d’un groupe qui valide leur comportement.

On vient aussi ici pour envier les modes de vies que l’on se sait incapable d’adopter.

D’autres fracas effacent cette conversation. Les enfants jouent sans se regarder. Il s’empare de la création du sculpteur, un chameau qu’ils ne prennent pas la peine de reconnaître comme telle. Sa destruction est engagée. Dans leur course effrénée, les enfants l’enjambent avec de moins en moins de retenue. Ils savent qu’une fois le créateur parti, la destruction de son œuvre est sa seule survie.

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