Le coeur de l’Angleterre Jonathan Coe

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Autopsie d’une colère populaire et du déchirement d’un pays. Jonathan Coe poursuit avec Le cœur de l’Angleterre sa radioscopie de sa nation, de ses manipulations populistes et de la rancœur instrumentalisée ayant mené aux Brexit. Si son ironie, sa tendresse distanciée fait encore mouche, le poids sociologique de ce roman accroché au contemporain rend le projet de Jonathan Coe parfois un rien théorique.

Les romans de Jonathan Coe suscite en moi souvent un sentiment mitigé. Une sorte de reconnaissance pour la pertinence de son projet qui, simultanément, s’accompagne d’une sorte de déception de le voir si bien fonctionné. Il est un indéniable enthousiasme de lire un roman dont la volonté semble de donner une image, une compréhension intime, sans jugement mais avec une compréhension, pour ses actes et ses décisions quotidiennes. Après Bienvenue au club et Le cercle fermé (même s’il faut souligner que le dernier roman en date de Coe Numéro 11 fonctionnait avec une similaire ambition), le romancier poursuit son écoute du moment présent. Étonnamment, dès que le roman se fait sciemment politique, très attaché au fait et pour tout dire parfois presque légèrement journalistique, je n’ai cessé de penser que cette vision des années 2010 avait déjà incroyablement vieilli. Qu’en sera-t-il dans une centaine d’année, face à la postérité ? Pas grand-chose. Et alors ? Jonathan Coe, notamment sous les traits de Benjamin, son double, le seul personnage d’ailleurs doté d’une vraie consistance sans doute d’être porteur d’aucun message. Le romancier dans ce roman, comme dans toute son œuvre, fait preuve d’un grand savoir-faire. De cette habilité qui permet de décrire d’une façon moqueuse son projet. Depuis sa jeunesse, Benjamin écrit le même roman d’un amour éperdu, retrouvé dans la perte. Il l’accompagne, outre d’une bande-son (tous les romans de Coe résonne d’une grande familiarité avec la musique), d’une analyse de la vie contemporaine en Grande-Bretagne. Benjamin, pour publier son livre dans une obscure maison d’édition historique (le romancier tient à nous donner une image du monde intellectuel, à préserver cette illusion – en valant une autre – que ceux qui la mènent sont tout autant de vrai gens, le peuple, que ceux que l’élite instrumentalise ainsi) en se recentrant sur cette histoire d’amour. Parfois, le lecteur souhaiterait que Coe l’ai fait davantage. Pourtant, Le cœur de l’Angleterre est percée d’instants sinon de grâce du moins d’illumination. Moments contemplatifs, notations sur la lumière mais aussi, avec une grande justesse et au centre du propos, sur les gouffres infranchissables de la conversation. Dès lors, l’aspect strictement contemporain des références et autres marqueurs d’époque se teinte d’une belle nostalgie. La teneur d’une époque, s’interroge Coe, ne tient-elle à ses visages et autres noms tôt oubliés. La culture, au fond, consisterait aussi à rendre intelligible des références qui demeurent étrangères à tout ceux qui ne la partagent pas. La politique politicienne paraît rapidement obsolète, les noms des acteurs s’effacent plus rapidement encore pour ceux qui la voient depuis l’étranger. Notons d’ailleurs que la satire semble un rien appuyée sur le conseiller de Dave Cameron. Sans doute est-elle hélas renseignée. On aimerait croire que la littérature peut proposer une autre voix à ce discours absurde, déconnectée que dénonce Coe.

Des années de colère, des années de coexistence dans l’amertume et la rancœur, le frémissement atteignait l’ébullition.

Si Le coeur de l’Angleterre flirte allègrement avec le roman à thèse, il reste passionnant par la colère sourde qu’il donne à entendre. Jonathan Coe est trop malin pour vouloir expliquer le Brexit. Il en propose des ressentis. Beaucoup de ces personnages vivent dans la croyance, sans doute parfaitement fondé, qu’ils ne sont pas entendus eux qui constituent, pourtant, les vrais gens. Le cœur de l’Angleterre montre cette fracture abyssale qui, ici aussi, menace. Le roman ne cesse alors de se confronter à un fantasme et parvient d’ailleurs à en donner des représentations : celui de l’unité nationale, d’un caractère strictement britannique ou plus simplement d’une reconnaissance collective. L’ironie peut-être parvient à en offrir des propositions : Benjamin ne cesse de décrire l’Angleterre dans ces maux (la subtilité, la honte et la gêne) sans doute pour mieux se confronter à cet émigrant intérieur que reste l’artiste. On pourrait néanmoins regretter que tous ces instantanées, autant de moments historiques, ne soient pas reliés par une intrigue romanesque plus forte. Sans vouloir, à notre tour, caricaturer le propos de Coe (les personnages sont malgré tout pris dans une farandole de destins croisés), son intrigue semble un rien lourde quand un couple divorce à cause du Brexit et se remet ensemble pour concevoir un enfant à naître à cette date butoir d’une sortie de l’UE.



Un grand merci aux éditions Gallimard pour l’envoi de ce roman à paraître le 22 août 19

Le coeur de l’Angleterre (trad : José Kamoun, 549 pages, 23 euros)

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