Menaces Amelia Gray

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Réalité hypnotique égarée sous la pression hallucinatoire des hantises et autres obsessions endeuillées. Cauchemar vrillé de pertes, souvenirs et traumas qui éclairent mais n’expliquent pas la personnalité du rêveur, Menaces est un livre troué d’instantanées. Par l’histoire d’un repli, de la lente et incertaine remontée de David après la perte de sa femme dans d’obscures circonstances, Amelia Gray laisse surgir la menace qu’est toujours le réel.

Chaque phrase de Menaces est sous-tendue par une sourde inquiétude. Les fondations même du roman – comme le sous-sol de la maison de David où s’accumule rebuts d’imaginaires, traces refoulées d’échecs ou strates de soi abolies – ne cessent de pointer des failles sans solutions. Par facilité, on pourrait parler d’un imaginaire aussi dérangé que dérangeant. La métaphore fonctionne néanmoins : pour les personnages, il s’agit de mettre de l’ordre. Plier des piles de fringues telles des preuves (des évidences) recueillies par la police et dont le sens échappe, ranger les affaires d’une morte ou résister à l’envahissante poussière et autres stases de la décomposition qui hantent David, classer les mots les plus meurtriers… La folie chez Amelia Gray paraît anodine, procède par accumulation inquiétante. Image déformée de cette vie que l’on dit normale mais surtout plongée dans un univers d’une grande cohérence dans l’incohérence apparente d’un imaginaire hanté.

Vous n’avez jamais la sensation que quelque chose ne colle pas ? {…} Il ne vous est jamais arrivé de vous tenir au centre d’une pièce et de regarder les gens se regarder les uns les autres, et d’avoir la sensation que quelque chose n’allait pas du tout ?

Soulignons cependant que, comme dans tout récit fantastique colportant par essence le doute, Menaces pratique un confondant dérèglement du discours. Pas plus que l’on ne saura qui écrit les menaces (toujours assez pétées pour faire peur), le lecteur ne détecte une conscience surplombante. Chaque début de solution est prononcée par un personnage tout aussi fou que David. Il est joliment impossible de savoir d’ailleurs si cette folie vient du point de vue de David, toujours très loin dans l’hallucination, ou si les personnages ont cette lucidité imparable de la déraison. Ainsi, David croise une thérapeute par hypnose, elle définit ce qui pourrait sembler une clé de l’esthétique d’Amelia Gray : « Votre environnement vous semble complètement familier mais pourtant étrange. » Mais on apprend qu’elle occupe le garage et vit entourée de guêpes… On pourrait finir par craindre l’excès. Ce n’est pas impossible (pour reprendre une des formules qui résume les visions de chaque personnage) que le lecteur éprouve un rien de lassitude pour l’extravagance de chaque situation. Ça s’entasse et ça bascule, ça inquiète toujours. Menaces interroge toujours ce qui peut pousser le lecteur à se passionner pour un univers macabre (ancien dentiste, David entretient un imaginaire dentaire assez décadent, saturé de vers et de d’ex-voto) qui s’empare de la folie, de sa douleur et ses manies, pour en faire un objet de divertissement. J’en parlais à propos du très beau Chaos de Mathieu Brosseau, l’instrumentalisation de cette folie qu’on enferme continue à me déranger. Survivance obstinée de mes propres paniques ?

Il avait bien du mal à compter le nombre de choses qui ne parvenaient pas à l’inquiéter, des centaines de milliers de choses.

Donner voix à la déraison, à cette forme extrême de chagrin ressentie par David après la disparition de Franny et de cette vie qui composait avec l’exclusion, demeure une gageure. Les hallucinations de David n’ont aucun sens mais se dotent toujours d’une manière d’évidence sensuelle. Menaces est un roman qui ne se contentent pas de l’image comme traduction toujours trop simples de la vision. Amelia Gray parvient à le faire goûter, sentir, toucher presque. On pourrait le dire plus simplement : on y croit. Pas uniquement dans des descriptions intuitives que je me suis souvent surpris à trouver pertinentes. Un seul exemple : « Il était évident que, dans une autre vie, l’inspecteur avait été une cabine téléphonique en bordure d’une autoroute abandonnée. » Ça paraît excessif, facilement onirique comme les pires toiles surréalistes, et pourtant ça marche dans la communication de l’obsession. D’un personnage à l’autre, sans que l’on puisse vraiment en retracer l’itinéraire, les motifs menaçants se transmettent. Parfois avec cette humour grinçant qui rappelle que la réalité est aussi la somme de ses versions qui difficilement coïncide. Donnons un exemple, personnelle puisque Menace invite à des interprétations à l’aune de ses propres peurs : Franny est esthéticienne, les seules fois où elle rit c’est quand son mari tente une comparaison avec son ancien métier de dentiste. Le même soin désespéré pourtant de l’apparence. Chico, le flic passablement paumé, est lui aussi hanté par une fille morte comme la mère de David l’est par la sienne, noyée. Menaces multiplie les apparitions sans s’en sentir obligé d’en déterminer la vérité. On pense ici aux très belles scènes où David croit croiser son double, entretient l’espoir que Franny ne soit pas morte. Les prétendus amis de David, contre rétribution, entretiennent d’ailleurs cette illusion. Le règne de l’apparence nous menace tous.



Un grand merci aux éditions de L’ogre pour l’envoi de ce roman à paraître le 22 août 19

Menaces (trad : Théophile Sersiron, 321 pages, 22 euros)

5 commentaires sur « Menaces Amelia Gray »

  1. Encore un beau livre des éditions de l’Ogre. Merci pour cette chronique qui donne envie. J’ai hâte de voir la rentrée littéraire arriver : pour l’instant les étagères des librairies sont fossilisées dans l’état du mois de juin… Celui-ci pourra nous faire une lecture commune !

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    1. Toujours impeccable l’Ogre et sa bibliothèque du cauchemar. Un autre livre est annoncé chez eux pour la rentrée. Reçu depuis un moment, Les échappées de Lucie Taieb sera sans aucun doute une très bonne lecture. J’en parle bientôt.

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