Malgré tout la nuit tombe Antônio Xerxenesky

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À l’orée de la dépression, l’ombre du fantastique. Avec une certaine ambiguïté, tant sur le plan politique que celui de la dénonciation d’une génération prétendument perdue, Malgré tout la nuit tombe nous plonge dans l’apparition des ombres, dans un ésotérisme présenté comme une quête de réponses. Malgré un style plutôt plat, de se vouloir contempteur d’une époque, Antônio Xerxenesky parvient à transmettre la panique et sa dévorante incertitude.

Une histoire indifférente de mes lectures. Malgré tout la nuit tombe traîne dans ma bibliothèque depuis fort longtemps. Assez rare pour que je le souligne, surtout pour un livre reçu en Service de Presse, m’a d’abord littéralement rejeté. Je l’avais abandonné au bout d’une dizaine de pages assaillit par une impression des plus défavorable, troublé surtout par la certitude d’en avoir que le plus grand mal à dire. Un exercice qui me déplaît tant il vire facilement à la caricature, à cette indigne facilité où le critique dévoile surtout ses failles. Un portrait de soi en pauvre type atrabilaire, espérons n’y être jamais réduit. Pour espacer un peu mes lectures imposées par le calendrier de la rentrée littéraire, j’ai décidé de reprendre ce livre, dans un heureux contre-temps. Un mot pourtant sur la rentrée dite littéraire. Il est de bon ton de la dénigrer. Il n’est sans doute pas tout à fait faux qu’elle induit une nauséeuse surproduction, qu’il faudrait laisser plus de temps aux livres. Néanmoins, quand je lis des critiques appointés s’en plaindre, une certaine colère me revient. D’une part, il faut rappeler à vos lecteurs que vous êtes payés pour ça et que, comme dans n’importe quel taf, des périodes intenses s’annoncent. À vous de savoir les gérer d’autant qu’elles ne sont pas franchement imprévisibles et que les livres parviennent très en amont (très souvent vers fin mai). On lit ici ou là qu’il faudrait avancer cette rentrée dite littéraire pour que les gens puissent lire sur la plage. Est-il utile de rappeler le pourcentage de personne qui ne part pas en vacances, de le croiser avec ceux qui ne lisent pas ? On terminera ainsi cette diatribe un peu débile : vous avez choisi le jeu, assumer. Surtout quand on va lire, d’ici quelques semaines, vos papiers sur une petite trentaine de bouquins d’auteurs reconnus. Un seul critique, pour pouvoir vraiment parler de la rentrée littéraire, a-t-il lu les cinq cent et quelques bouquins publiés en août-septembre ? Passons.

On nous a menti, on nous a soutenu qu’étudier l’histoire, la littérature, le cinéma, la politique, la musique, les prétendues humanités, ça allait servir à quelque chose, mais ça ne sert à rien, nous sommes tous des Wikepedias sans aucune fonction dans la société, des parasites qui citent Godard et Joyce comme si ça allait nous sauver.

Mon préambule sert au moins à illustrer la fastidieuse facilité de la dénonciation sociale. Pour en venir enfin à Malgré tout la nuit tombe, revenons à l’heureux contre-temps de la lecture. Cette déclaration d’Alina, thésarde un peu paumée et symbole de la dénonciation d’une errance générationnelle (le terme, ou ses dérivés, est présent à chaque phrase ou presque), résonne détestablement au vu du contexte politique brésilien actuel. Pour tout ceux qui, comme moi, Joyce et Godard restent des révélations, ceux qui, malgré tout, ne sauraient dénier l’importance des Sciences Humaines, qu’elles permettent (ou devraient le faire) d’ouvrir notre intelligence au monde et ainsi éviter la réduction d’un discours populiste, ce genre d’anti-intellectualisme inquiète. Nous en venons alors à la question du style même de l’auteur. La littérature fantastique est très souvent sinon réactionnaire du moins hantée par une haine de l’époque, une volonté d’en proposer une autre esthétique. Antônio Xerxenesky le souligne avec raison : les films d’horreur, la littérature fantastique propose une autre esthétique. J’ai peiné à la retrouver dans sa prose qui, partant, impose, à première vue, des oppositions trop tranchées. Pour moins mal me faire comprendre, parlons du magnifique Les forces étrangesce recueil de nouvelles ne masque pas son dégoût de l’époque, son souhait d’une régression vers un ailleurs et un autre temps inventés. Mais, chez Leopoldo Lugones la dénonciation de l’époque fait montre d’une certaine finesse, d’une certaine connaissance, d’une valorisation de la culture et de son imaginaire. Complètement dans le contemporain, Antônio Xerxenesky n’échappe pas à ce qui m’en paraît une des pires tares du moment : une vision dépressive qui se prend pour de la lucidité. S’en prendre aux réseaux sociaux, à la virtualité de leur mémoire, ne construit pas une détestation. Une normalité à la con dans laquelle personne ne se reconnaît. Une volonté aussi de montrer qu’elle reste sans ancrage. Le roman se passe à Sao Paolo mais pourrait se passer n’importe où. Héroïne quasi interchangeable dans la dénonciation de sa vie sans but. Critique d’une génération un peu trop à la louche.

Ma vie est presque pareille, me suis-je dit, la différence c’est que maintenant, tout est ridicule.

Pourtant, malgré toutes ces réticences, Malgré tout la nuit tombe finit par fonctionner. Il reste les interstices d’un rationalisme à tout crin. Toute la dernière partie du roman, celle qui correspond à la nuit et à une narration à la première personne est passionnante. Les ombres s’infiltrent : Alina participe à un rituel de l’Ordre métaphysique expérimental. Un bien bel intitulé pour cette secte d’illuminés expérimentaux, comprendre qui pratique un syncrétisme satanisme bidon si au fond il n’était pas sceptique. L’auteur pose d’ailleurs une très belle question : et si la physique quantique, le terme de métaphysique expérimentale y renvoie, était notre nouvel hermétisme. Un discours auquel personne ne comprend rien mais qui exerce une certaine séduction par son amalgame de mathématique, de physique et d’astronomie. Au royaume des ombres, de la demi-teinte, le roman prend enfin toute sa coloration. Alina verra une ombre, parviendra à exprimer ainsi toutes celles qui la peuplent, se reconnaîtra enfin habiter de fantômes. Avec une jolie fin où le jour reprend vide et incertitudes.



Merci aux éditions Asphalte pour l’envoi de ce roman.

Malgré tout la nuit tombe (trad : Mélanie Fusaro, 214 pages, 20 euros)

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