Pourquoi les hommes fuient Erwan Larher

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Les variables de la fuite, les variations de sa propre histoire pour dire les désordres du monde et la faiblesse des hommes. Pourquoi les hommes fuient ? se révèlent le récit d’une trahison au sein d’un groupe punk dans le Tour de la fin de siècle, l’histoire d’une quête de paternité possiblement double comme le réel à géométrie variable auquel se confronte Jane, incarnation plénière et faillible de l’époque. Erwan Larher livre ici un roman d’une composition à la fois complexe et limpide mais surtout porté par une écriture pleine d’éclats, de beauté et de fuite.

Si on se laisse prendre à Pourquoi les hommes fuient ? c’est par la pluralité des interprétations que son auteur offre. La plus évidente, celle qui du moins occupe le plus de place dans le roman, serait une critique du contemporain. On aurait mieux dit en employant le terme d’une compréhension de l’époque. Erwan Larher n’est pas là pour dispenser leçons et morale mais juste comprendre les interstices dans lesquels se déploient, mal perçu, notre moment historique. La seule façon d’approcher l’ici et maintenant serait de s’approprier sa langue. Substance volatile dont la péremption  questionne : à peine saisie, déjà démodé. Jane est une jeune de maintenant. Erwan Larher, excellent dialoguiste, en laisse entendre son argot et sa déformation de la réalité. Jane comment son vécu en hashtag, le vit pour en publier des images. On pourrait penser à une facilité, une dénonciation un peu confuse d’une époque d’où l’auteur s’échappe.

Si tu en avais plus profité, si tu avais été vraiment là, investit, t’en resterait-il plus que de fades fragments fuyants ?

On touche alors à un autre couche d’interprétation de la composition de ce roman musical. L’époque est dans son emportement. À vingt et un an, Jane s’essaye à la dissipation, les nuits de débauches et de joie, le refus de l’avenir et cette célébration inquiète de l’instant. Erwan Larher sait nous en rendre le rythme, la sourde tristesse aussi et cette impulsivité qui rend Jane charmante et qui parvient, par la brute délicatesse de l’écriture, à se moquer de la fascination qu’elle exerce.

Les gens qui ne sont pas scarifiés à la culpabilité croient qu’on s’en débarrasse comme on pulvérise un mauvais rêve.

Comme tout bon roman, Pourquoi les hommes fuient ? est une histoire de double. Une façon de s’amuser de la reconnaissance de l’auteur que tout lecteur poursuit. Le roman fonctionne sur le principe d’une reconnaissance usurpée. On peut penser que le roman est le résultat d’une rencontre entre l’Écrivain (au ridicule si crédible) et Jane, sa Muse l’inspire et il lui pique son histoire. Comme le lecteur, l’Écrivain est fasciné par la jeunesse de Jane : Erwan Larher sait alors jouer de ses attentes. On aimerait penser que les descriptions insistantes d’une sexualité soi-disant sauvage soient une autre façon de moquer cette fascination. On y lit, malgré tout, cette absence de sens, ce désir de contact mais aussi la joie inconsistance de tenter de se croire inconséquente. Tout le roman explorera, dans un joli d’écho, d’une scène de baise à trois, les conséquences et retour de cette sexualité.

Le jour où tu eus la révélation que tu étais aussi cons que les autres, tu décidas de te retirer du monde.

Une autre piste d’interprétation de ce roman serait alors de proposer une critique de la masculinité. Sans rien connaître de l’œuvre de Larher, il me semble qu’il s’agisse d’une constante chez lui. Une façon encore d’interroger la fascination sous-tendue par la description, nécessairement empathique si elle veut fonctionner, des mesquineries du mâle. Pourquoi les hommes fuient ? c’est l’histoire des dissensions entre Jo et Jo. Tous les deux fondent un groupe de rock, Charlotte Corday, ils se sépareront à cause de la recherche du succès. L’un deux est possiblement le père de Jane. L’un connaît les déboires du succès, l’autre les déboires d’en être passé à ça. Comme pour Jane, Larher sait nous rendre l’âpre musique des sentiments de ces deux hommes. Superbement titrée par des points de suspension, le roman se perce d’une apologie paradoxale de la fuite. « Ici, la vie est une évidence qui se cultive », la fuite dans la clandestinité serait après tout une des réponses aux désordre du monde dont Pourquoi les hommes fuient ? propose une image subtile. Il faut rendre la beauté de la fuite, souligné aussi qu’il s’agit peut-être d’une tentation essentiellement masculine. Cultiver son potager, se retirer du monde mais ne pas parvenir tout à fait à en chasser images et souvenirs.

Perdre la pureté de nos mondes intérieurs, en trahir le délicat agencement en tentant, trivial, de les relater, de les expliquer, de les dire. Mais si on essaie pas, alors quoi ? Vivre côté à côte, avec quelques rudiments d’une langue commune et l’instinct en guise de sésames ?

Erwan Larher ne renonce pas à dire le monde et à en faire, surtout, un objet véritablement romanesque. Le récit de la vie des deux Jo est incertain, empli de versions différentes. Chacun réécrit son histoire, les témoins se l’approprient dans une variante faussée qui en laisse pourtant apparaître des bribes de vérité. Des conversations au bistro sont, suggère Larher, peut-être un miroir pas si mauvais de celui que l’on prétend être. Pour parler de la fuite, le récit finit par fuir. Le roman peint alors une certaine vision d’internet : les connaissances soudain s’y altèrent, les pages Wikipédia divergent. Perdue dans sa quête et ses nuits, Jane ne voit rien à la situation pré-insurectionnelle décrite surtout sur des écrans que nous avons connu ici. L’ultime piste d’interprétation proposée par Pourquoi les hommes fuient ? serait alors possiblement celle-ci : seul le roman, dans sa prise en charge d’une réalité distordue, toujours en variation selon le lecteur, continue à poursuivre une version de la réalité, à en laisser surgir les blessures et les failles. L’intimité des personnages dans des détails c’est aussi cela que parvient à capter Pourquoi les hommes fuient ? les instants où « la nuit s »érafle de pourpres profonds »…



Un grand merci aux éditions Quidam pour l’envoi de ce roman

Pourquoi les hommes fuient ? (350 pages, 22 euros)

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